Passeur de livre

Catherine Millot
Un peu profond ruisseau
coll. L’Infini, Gallimard, 2021

Luminitza C. TIGIRLAS
Psychanalyste à Montpellier, membre de l’Association Lacanienne Internationale, Docteure en Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse de Paris-Diderot Paris 7, est auteure entre autres de livres de poésie : Noyer au rêve (2018), Ici à nous perdre (2019), Nuage lenticulaire, (2019), Foherion (2019) ; des essais : Rilke-Poème, élancé dans l’asphère (2017), Avec Lucian Blaga, poète de l’autre mémoire (2019), Fileuse de l’invisible – Marina Tsvetaeva (2019) ; d’une fiction : Le Pli des leurres (2020), etc.
Site personnel : https://luminitzatigirlas.com

…Le moindre de celle qui écrit

Moindre est le dernier mot d’Un peu profond ruisseau, livre de Catherine Millot venant de paraître et qui s’introduit, chez nous lecteurs, par la mort. Car avant sa mort, la mère centenaire de la psychanalyste lui apparaît comme la même mais moindre. La fin, beckettienne, est précédée d’encore un mot définitif : inannulable. Ensemble les deux mots forment une phrase : Inannulable moindre. C’est un amoindrissement de la chair qui ne peut pas être annulé, il est irrévocable, Catherine voit sa mère se réduire à sa bouche grande ouverte. La mère devient Winnie, crée par Becket pour parler et s’enliser lentement dans un mamelon désertique de la pièce Oh les beaux jours. Maintenant la mère est une fiction, mais la douleur de la fille est-elle moindre ?
Est-elle toujours prise dans ladite hypoxie heureuse, qu’elle a connue à cause de la sournoiserie du coronavirus annihilant les réflexes qui naturellement et normalement accélèrent la respiration quand l’oxygène dans le sang vient à manquer ? Catherine l’avait constaté : « J’étais donc peu essoufflée, alors que sans le savoir, ni le ressentir, j’étais au bord de l’asphyxie. » C’est une phrase clé dans la première partie de ce livre, là où le lecteur la suit dans la chronique de son passage en réanimation, qu’elle dit avoir vécu comme une aventure irréelle : « C’est peut-être le signe du Réel, au sens plein que lui donnait Lacan, que cette impression d’irréalité laissée dans son sillage. »(1)
Pour moi, l’entrée dans la deuxième partie d’Un peu profond ruisseau, se fait par-là, par ce sillage et aussi avec un détour par ce que l’écrivaine a appelé La vie parfaite : Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum, ouvrage dans lequel il lui importait d’affirmer : « Elles savaient que la Vie parfaite, c’est maintenant, que la béatitude est un état de cœur et pas une chose promise pour demain lorsqu’on rasera gratis. C’est une disposition de l’esprit qui se tourne vers le réel. La Vie parfaite, c’est le réel, chacune le dit à sa manière. »(2)
En 1996, lors de mon premier séjour en France j’ai suivi des cours au Département de psychanalyse de Paris VIII en auditrice libre où j’ai eu la chance de rencontrer entre autres, le philosophe et homme de théâtre François Regnault et aussi le regretté Serge Cottet. Pendant le séminaire de Catherine Millot, il m’a semblé ne rien avoir retenu de ce qu’elle enseignait, je me suis sentie imprégnée de sa beauté, ce voile de la pulsion de mort, telle la beauté de la nature. Un souffle de la solitude émanait d’elle, il rencontrait mon propre abandon. Catherine a eu une parole pour moi, j’ai eu un silence pour elle, l’instant d’un regard où ma voix s’était égarée dans un ruisseau d’un autre temps.
À l’époque, fraichement arrivée de ma Moldova natale, je n’avais pas idée de toutes les définitions de Lacan, j’ai cru que le fait de percevoir dans la présence de Catherine sa beauté, telle une pulsation à voiler la mort, traduisait ma vision poétique du monde. La psychanalyste venait de publier Gide Genet Mishima : Intelligence de la perversion (1996), où la partie intitulée « L’érotisme de la désolation » était consacrée à Mishima, à son Pavillon d’Or, à son sens de la beauté, « celle de la pureté qui doit rester sans mélange, celle d’un absolu… »(3). Lire ces lignes ne me donnait toujours pas accès aux mystères de beauté dans laquelle immergeait l’être-là de Catherine, bien que son texte remuât quelques traces – les mots des mystiques l’ayant tant attirée.
Elle y revient dans son nouveau livre et se questionne directement sur l’érotisation de la mort, patente chez Gide, Genet et Mishima : « ne la retrouvais-je pas sous ma plume ? » Cette fois Catherine va au cœur de son introspection : « N’avais-je pas cherché à trouver dans la mort une volupté, que ce soit sous la forme de l’anéantissement extatique des mystiques ou celle de la disparition heureuse de soi dans la contemplation de la nature et de ses débordements mortels ? »(4)
N’ayant pas eu le courage d’aller à sa rencontre dans la vie, j’ai par la suite trouvé dans ses livres les traces de ce que Catherine Millot a pu bien m’adresser oralement lors d’un instant où, m’aveuglant, sa beauté fulgurante me confiait à un vide heureux. La vocation de l’écrivain (1991), Abîmes ordinaires (2001), La vie parfaite (2006), O solitude (2011), La logique de l’amour (2015) m’ont frappée à cause de l’inondation de son âme dans le sublime que le texte dernier né, Un peu profond ruisseau (2021), faisant référence à Burke révèle comme « horreur délicieuse ». Sa recherche chez les écrivains du témoignage d’une certaine « conversion de l’angoisse de la déréliction en sérénité, voire en extase »(5) est mue par ce qu’elle nomme son « obscure condamnation à mort ». Ce qui passionnait Catherine dans l’aventure mystique « était, dit-elle, la disparition de soi, en laquelle me semblait résider le plus grand bonheur »(6) ou à la manière de Blanchot « le meurtre heureux de soi-même ». En ce qui concerne Catherine le verbe est utilisé au passé, cependant l’aventure mystique peut-elle être réellement dépassée ?
L’interrogation la plus récente de Catherine se précise : « Quelles étaient ces puissances qui me condamnaient et pourquoi ? »(7) Elle rappelle le poids destinal des paroles qui entourent la naissance d’un enfant et revient sur l’indifférence de sa mère et semble se rendre compte : « peut-être y étais-je tout de même plus sensible que je ne pensais. Elle était, sans doute, à mes yeux un attribut de la toute-puissance dont je l’avais investie. Ma Mère-Indifférence, l’indifférence muée en puissance, essence de la nature, selon Nietzche. »(8)
Abîmes ordinaires est le livre de Catherine qui m’a donné le plus soif et il m’a été bénéfique qu’elle y revienne au cours de son nouvel ouvrage en évoquant un désir « au-delà de la perte et du salut » qui fut à l’œuvre dans son désir d’analyse et celui d’écriture afin « de dissiper le mystère, quitte à tarir la source de la jouissance », à se retrouver « à sec ». La supposition qu’elle avance concerne la force du désir « de réduction, de retranchement de tout superflu, de dépouillement des affects et du pathos, d’assèchement plus précisément, un désir de simplification en lequel se serait transformé l’ancien désir d’anéantissement. »(9)
Son amenuisement, loin de l’apaiser, pousse la grabataire à attribuer la dépossession de ses moyens à sa fille, en l’occurrence Catherine, qui a cru s’être acquittée de sa dette de vie, mais elle est obligée de déchanter et écrit : « On ne s’acquitte pas de cette dette-là (ma mère s’appelle Odette). »
Cependant une haine peut se révéler en fin de vie chez d’autres mères aux divers prénoms, alors Catherine voudrait savoir si la haine était déjà là, et où était-elle, afin de conclure qu’« elle était tout de même bien quelque part », la haine maternelle. À partir de là, cet amenuisement apparaît comme une concentration et cela dicte à l’écrivaine une phrase nodale du livre : « L’entièreté de la vie resserrée, ramassée en un point, sur l’ici et maintenant, sur l’instant présent est une forme de plénitude. La réduction à l’élémentaire dégage la pure essence, l’irréductible du désir de vivre. Être vivant est un absolu qui ne requiert ni comment ni pourquoi. »(10) Alors la grande vieillesse, la sénilité même, devient au sens de Catherine « une sorte d’ascèse, non éloignée de ce qui m’a captivée, confie-t-elle, chez les mystiques. »
À travers cette persistance de l’idéal de perfection, en lisant Un peu profond ruisseau, la beauté qui m’avait troublée il y a 25 ans chez Catherine Millot au point de me faire perdre la voix, me saisit à nouveau. Beauté tout aussi pleine dans la solitude, c’est le moindre de celle qui écrit.

Luminitza C. Tigirlas

(1)Catherine Millot, Un peu profond ruisseau, coll. L’Infini, Gallimard, 2021, p. 38.
(2)Catherine Millot, La vie parfaite : Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum, Un peu profond ruisseau, coll. L’Infini, Gallimard, 2006, p. 252.
(3)Catherine Millot, Gide Genet Mishima : Intelligence de la perversion, coll. L’Infini, Gallimard, 1996, p. 146.
(4)Catherine Millot, Un peu profond ruisseau, op.cit., p. 56.
(5)Ibid, p. 48.
(6)Ibid, p. 50.
(7)Ibid, p. 51.
(8)Ibid, p. 60.
(9)Ibid, p. 65.
(10)Ibid, p. 80.

 

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