Le livre rassemble des témoignages de ceux et celles qui ont choisi de quitter la religion musulmane. Devenir apostat, disent-ils et c’est eux qui se perçoivent comme « les enfants perdus de la république » ! 243 témoignages quand même, surtout de jeunes hommes ! Mais 90 femmes.
Alors l’auteur décrypte avec finesse le saut dans le vide qu’est cette rupture avec l’ouma des musulmans : tous y perdent leurs liens familiaux, amicaux, leurs repères d’identification, à la mesure du totalitarisme qu’est devenu cette religion depuis qu’elle est annexée, en quelque sorte par les salafistes (avec l’argent du Qatar et de l’Arabie saoudite, mais ca c’est moi qui le rajoute !) et les frères musulmans. Avant, c’était l’ « Islam couscous », une affiliation légère et folklorique qui ressemble assez à ma manière de rester fidèle à Noel, (fête chrétienne fondamentale qui est devenue le rendez-vous d’hiver des consommateurs). Et l’auteur le laisse filtrer quelquefois, qu’elle a elle-même traversé cette rupture. Qu’elle connait l’ignorance, l’empêchement de penser, les diktats, les menaces, les malédictions, les vœux de mort …
Dans cette rupture, ces apostats attendent de l’état français une reconnaissance, un appui dont l’auteur nous explique qu’il est nécessaire psychologiquement à la distance que ces jeunes prennent par rapport à leur éducation, mais justement l’état ne peut pas remplir cette fonction ! Avec la laïcité il s’est interdit à intervenir sur ce plan ! Toutefois, dès qu’un jeune parle, au décours d’une hospitalisation pour « un passage à tabac », arrête de mentir pour préserver sa mère, son père, les services sociaux interviennent « exfiltrent » le jeune ! On n’imagine pas la violence de la mise au pas qui règne dans les familles ! « 6 mois enfermée dans sa chambre parce qu’elle avait osé parler avec un garçon » ! Ainsi Sonya Zadig arpente l’interpénétration des niveaux d’élaboration, les nécessités de la subjectivation, en vue d’une autonomie responsable, les conflits de loyauté, les impasses d’une constitution d’une « ouma » à l’envers (celle des apostats) qui resterait un lieu d’identification de masse … Elle répète plusieurs fois, ce ne doit être qu’une étape !
Le plus impressionnant pour moi, devant ces témoignages des violences terribles contre toute forme d’indépendance reste la manière dont les mères perpétuent l’enfermement des filles, des gars : « J’ai souffert, tu souffriras aussi ».
C’est un livre qui évite la simplification et les amalgames rapides : ces jeunes filles voilées, quand le fichu est rose, à pois, avec des petites fleurs … déjà c’est un acte dont, nous autres, anciens chrétiens, nous ne mesurons pas le courage ! Il ouvre à la compréhension, à la tolérance et c’est magnifique.

Jeanne Lafont, psychanalyste, psychothérapeute. Mes livres : Chez Point hors ligne, Topologie ordinaire de Jacques Lacan, 1986; Topologie lacanienne et clinique analytique, 1990. Les pratiques sociales en dette de la psychanalyse, 1994. Chez EFEdition. Les dessins des enfants qui commencent à parler, 2001; Six pratiques sociales, (livre collectif), 2006; La langue comme espace, 2015.
