Quel livre ! Bourré jusqu’à la gorge de détails, de confidences, d’anecdotes sur les femmes qui ont participé à l’histoire de la psychanalyse, et ce depuis le début avec Emma Eckstein, la patiente de « l’injection faite à Irma ».
Ainsi Elizabeth Roudinesco s’attache à traquer toutes ces femmes invisibles, mères, épouses, filles, patientes qui ont participé à ce qu’elle appelle la « saga psychanalytique », traversée par les deux guerres, par l’exil de tant de juifs, échappant à la Shoa… Toujours, elle les nomme avec leur nom de jeune-fille, puis leur nom de femme mariée … leurs origines (si souvent de La Mittel Europa…). Qui était sur le divan de qui, qui est passé du divan d’untel à celui d’un autre … combien de temps, puis se maria, divorça, se remaria … Ainsi elle retrace les carrières, souvent internationales, qui passent aux USA ou au Brésil ou Argentine… voire l’Afrique du Sud.
C’est très factuel en fait, les faits et les actes, (création d’associations, d’écoles de centre cliniques…) les positions théoriques, les livres, les inventions théoriques ou cliniques sont traitées comme des éléments historiques. Toujours aussi transparait le contexte littéraire ou philosophique, voire sociologique de ces faits : une vrai mine pour suivre l’histoire. Notamment l’importance qu’a prise le formidable travail de Simone de Beauvoir avec « le deuxième sexe », ou le contexte de conflit dans l’école anglaise entre Anna Freud et Mélanie Klein. On a l’impression de pénétrer dans les secrets des alcôves, et des familles, des inimitiés et des loyautés.
C’est un peu déroutant à la longue : on entend bien qu’au départ, la psychanalyse a été une formidable aventure qui a transformé la condition faite aux femmes et aux enfants par la société du XIXème siècle ; un acquis culturel qui déclencha tant de résistances, puis qui se perd, remis en question par les « études de genre » ! (l’auteur y a consacré un autre livre, Soi même comme un roi). Mais l’essentiel de la posture psychanalytique, soit la confiance faite à la parole, n’est pas abordée, mais c’est peut-être parce que l’expansion des liens « internet » (par écrit, comme si c’était pareil que de parler), est devenu notre problème contemporain, et qu’il ne concernait pas tant que ça les héroïnes de cette histoire.
L’histoire en effet s’arrête avec Françoise Dolto (1908-1988) et Maud Mannoni (1923-1998).

Jeanne Lafont, psychanalyste, psychothérapeute. Mes livres : Chez Point hors ligne, Topologie ordinaire de Jacques Lacan, 1986; Topologie lacanienne et clinique analytique, 1990. Les pratiques sociales en dette de la psychanalyse, 1994. Chez EFEdition. Les dessins des enfants qui commencent à parler, 2001; Six pratiques sociales, (livre collectif), 2006; La langue comme espace, 2015.
