Voilà un livre ambitieux et très réussi où le lecteur plonge dans le foisonnant délire du président Schreber, après Freud, bien sûr, et Lacan.
Il n’est pas si théorique, en fait, tellement les arcanes de ce célèbre délire sont minutieusement présentées, avec leurs mots et signifiants allemands, leurs liens avec les quelques repères biographiques que nous avons, leurs enchaînements et leurs transformations. A ce propos, il assez émouvant pour le lecteur de voir réapparaître au fil des pages le mot « bizarre, étonnant, inouï, prodigieux… voire comique ou pathétique », comme s’il fallait régulièrement calmer le jeu délirant, et garder la main sur la rampe de la raison, pour s’enfoncer si avant dans une véritable empathie avec le délire du Président. La gageure est réussie, on y est ! On comprend les hurlements, les maladies, les hallucinations, enfin on comprend : disons que ça cesse d’être si étrange justement !
Théoriquement, il apporte de sérieuses nouveautés (enfin pour moi) ! Contrairement à ce que dit Freud, ce n’est pas tant l’homosexualité qui en serait un des fonds, mais un désir de transsexuel, première nouveauté ; deuxième : l’image d’un miroir sphérique dans lequel se meut le président, où le tout du monde se reflète en lui, … et surtout la prédominance constante de la métonymie, en place de la métaphore … (cf. la forclusion du Nom du père et la métaphore paternelle, plus connues).
Enfin la topologie est invoquée sans cesse, pour s’appuyer sur une thèse, ma fois convaincante, d’une construction psychique, non pas sur une bande de Moebius à une demi-torsion (qui ouvre au huit intérieur, disons névrosé) mais sur une bande à trois demi-torsions qui ouvre au nœud de trèfle et ses trois « oreilles » qui témoignent d’une mise en continuité du réel, symbolique et imaginaire (qui ne sont plus différenciés comme dans le nœud borroméen). Mais Jean-Marie Jadin ne vous l’assène pas, il passe par tous les schémas de Lacan, l’appuie sans cesse sur des remarques cliniques du délire, Il emprunte à Jean Noel Trouvé ses « trois organisateurs » de la structure, le sourire, le stade du miroir et le « caché/trouvé ou ford/da … enfin on a un panorama assez complet de la littérature sur la délire (enfin, selon mes connaissances ou ignorances). Et il me cite, alors forcément !
Dernière petite remarque pour l’imprimeur : la marge du côté de la reliure est vraiment trop étroite : les derniers caractères de chaque ligne sont lus avec difficulté, et le lecteur est obligé d’ouvrir avec détermination le livre, largement, ce qui n’est pas bon pour un livre justement non relié, mais broché ! C’est dommage !

Jeanne Lafont, psychanalyste, psychothérapeute. Mes livres : Chez Point hors ligne, Topologie ordinaire de Jacques Lacan, 1986; Topologie lacanienne et clinique analytique, 1990. Les pratiques sociales en dette de la psychanalyse, 1994. Chez EFEdition. Les dessins des enfants qui commencent à parler, 2001; Six pratiques sociales, (livre collectif), 2006; La langue comme espace, 2015.
