Christian Fierens | Les quatre discours et la jouissance

Lecture du séminaire XVII de Jacques Lacan

EME Editions, 2025

Article rédigé par : Micha Vandermeulen

Le livre de Christian Fierens, Les quatre discours et la jouissance, restitue L’Envers de la psychanalyse à sa logique vive : non une doctrine, mais une pratique structurée par des mouvements. Tout y procède d’un renversement inaugural — « ou je ne pense pas ou je ne suis pas » — qui arrache la psychanalyse au confort de l’intersection psychologique « je pense et/donc je suis » pour la placer dans le champ de l’Autre. La topographie n’est pas un pavage figé : elle se déplie selon la temporalité pulsionnelle (protension du côté de l’Autre, rétention au lieu du semblant, temps zéro du plus‑de‑jouir). C’est ce temps zéro, pris comme vide opérant, qui relance la rotation des discours. En ce sens, Fierens redonne à la structure son moteur — la jouissance — et montre que l’analyste n’« applique » pas un savoir : il accompagne un mouvement, une dynamique en quarts de tour qui déplacent S1, S2, $ et objet (a) d’un lien discursif à l’autre.

« Le discours magistral sera entendu non pas d’abord en fonction du maître, mais à partir de ce qui se joue à la place du grand Autre : « ou je ne pense pas ou je ne suis pas ». Il faut d’abord en avoir l’idée pour suivre le travail qui opère dans ce discours… »

La structure discursive n’est pas superstructure. Elle n’explique pas : elle fait. La structure touche le corps singulier par l’incorporel (vide, temps, logique, topologie). Les diagrammes (bande de Möbius, cross‑cap) servent ici à dire autre chose que des « objets », ils tracent les contours d’une méthode. Traduire S1 en S2, c’est rapprocher par voisinages un x intraduisible ; fermer la bande, c’est produire une surface (plan projectif) où l’objet (a) borde la vérité.

Autour du discours du maître, la thèse est tranchée : ce n’est pas le « maître » qui éclaire le dispositif, mais ce qui se joue au lieu du Grand Autre (et de son absence). S1 peut être n’importe quoi pourvu qu’il représente le sujet barré ($) pour S2. Tel un enfant autiste qui mange des mégots : un S1 trivial met au travail le lieu de l’Autre, creuse un trou dans le savoir (S2), et laisse un reste (a) en place de plus‑de‑jouir. Or ce reste n’atteint pas la vérité du discours dont il procède ; dès lors, par un quart de tour horlogique, il passe en place de vérité…mais d’un autre discours. Le quart de tour horlogique hystérise le savoir, puis ouvre vers le discours analytique — à condition de ne pas retransformer le reste en produit. La pédagogie de Fierens tient au refus du court‑circuit : l’envers ne s’obtient pas par inversion spéculaire des places, mais par la rotation vive (DU → DM → DHy → DA). C’est là que se noue une éthique : soutenir le vide du plus‑de‑jouir contre sa positivisation (en « plus‑value »), et laisser à S(Ⱥ) sa force de non‑réponse. Le discours analytique est unique en ce qu’il « explique comment l’impossibilité de chaque discours peut être poussée jusqu’à son impuissance », défaisant ces alibis et laissant surgir l’invention à partir du vide.

La deuxième ligne du livre recale le « discours de Freud » (et la manière dont le « discours psychanalytique » s’en dégage)à sa vérité propre : la castration du père déterminée par le signifiant. Deux conceptions du signifiant s’opposent : « hégélienne » (S1 appelant S2 vers une vérité supposée) et « lacanienne » (S2 comme S(Ⱥ) : trou du savoir). L’ouvrage sert ici, une fois de plus, de critique d’une perception figée du signifiant, encore bien trop présente dans nos associations. C’est depuis ce trou — et non depuis un savoir explicatif — que la jouissance s’ouvre et que le « père réel » se définit comme opérateur de l’impossible.

D’où les thèses fortes : « le complexe d’Œdipe est inutilisable » comme clé universelle ; le « père » est plutôt « femme‑il », travailleur du cadre familial que « maître » de jouissance ; la castration du père se lit dans la flèche S1 → S2 qui laisse place au S(Ⱥ) — vide et invention.

Dans le contexte contemporain d’une émancipation de « La » psychanalyse, notamment par l’abandon du « phallique », on voit que la clinique de Dora, lue ainsi, dégonfle l’illusion de « l’organe qui dirait vrai » : ce n’est pas le bijou, mais la boîte — le vide — qui compte. Pas de passage direct du plus‑de‑jouir à la vérité : il faut le mi‑dire de ces mythes qui gardent l’énigme (Œdipe, Moïse, la horde primitive…) au lieu de la liquider en doctrine. Le geste éthique se précise : élever l’impuissance (butée à rejoindre sa propre vérité) à l’impossible (preuve du Réel), plutôt que d’en faire un alibi ou une morale de la résignation.

Fierens précise alors la structure dans le champ de la jouissance : primat de la psychanalyse sur la linguistique dès lors qu’on prend pour matière non le signe, mais le signifiant en tant qu’il implique la jouissance. Point de capiton, métaphore et métonymie s’articulent à un matérialisme singulier.

« [La structure] est fondée sur un seul principe, une seule matière : la matière du signifiant qui implique dans son mouvement même le principe de jouissance. »

Troisième ligne : la structure dans le champ de la jouissance, soit le matérialisme du signifiant. « Freud anticipe Saussure » signifie : pas de langue comme machine à communiquer qui précéderait la parole ; l’inconscient invente par trébuchement, coupure, rythme. Les schèmes topologiques (bande de Möbius, plan projectif) n’« expliquent » rien ; ils montrent une méthode : une coupure incorporelle (sujet) et des rognures latérales (objets) qui n’épuisent pas l’acte. La métaphore jette un pavé dans le signifié ; la métonymie suit la médiane de la coupure. Le discours analytique ne produit pas du savoir ; il produit du « m’être », irréductible à S2. Sur cette base, Fierens lie l’alèthosphère et la lathouse : l’objet (a) moderne (gadget, ventouse pour la voix) comble et exhibe à la fois l’absence de réponse de l’Autre. Rien ne cache autant que ce qui révèle : la lathouse fait écran en exhibant. Soutenu comme plus‑de‑jouir, l’objet relance l’invention ; positivé, il bouche et reconduit au discours capitaliste (court‑circuit vers un sujet non barré).

Le fil « capitaliste » précise l’avatar moderne du discours du maître.L’esclave devenu prolétaire est dépossédé, la machine porte le savoir, et le produit (a) se décline en « résidu humain ». Dans les deux cas, si l’objet (a) se positivise, il alimente un discours universitaire ; si, au contraire, on le soutient comme vide (–), il pousse à penser en pureté et ouvre la vérité hystérique. Le « discours capitaliste » décrit par Lacan ferme le sujet en l’alimentant d’objets (a) positivés ; il reconduit la stabilisation, non la rotation vive.

Là encore, un point d’éthique : résister à la « comblativité » (un savoir comblé par la vérité), cet amour de la vérité qui veut solder l’énigme en produit (de consommation). Le trajet du livre va de la production de ces objets à leur déprise : passer du savoir-objet à la jouissance suppose que le voile se déchire. La « grève de la culture » nomme ce pas de côté par lequel on refuse l’alibi du gadget pour laisser parler le réel.

Ce triple fil engage une praxis de mouvement et d’invention, au rebours d’un air du temps qui exige protocoles, preuves d’efficacité et résultats livrables. Fierens montre qu’on ne tient pas une cure avec des outils calibrés, mais avec la logique des discours, la forclusion du rapport sexuel (pas de S1–S2 qui ferait lien direct), le maintien du mi‑dire et le courage de la honte.

« La honte vient de ce que le lieu de l’Autre est rempli par la culture. Si mourir de honte fait disparaître le soi-disant « sujet » acculturé, sa mort rouvre en même temps la question du vrai sujet dans la conception du signifiant où il s’invente pour l’autre signifiant, S2 = S(Ⱥ). »

La honte n’est pas un ratage psychologique ; elle est l’affect‑seuil qui destitue l’« honnête homme » amoureux d’une vérité adéquation et rend possible le sujet du signifiant. C’est le contraire de la posture « analyste‑maître » qui délivre la vérité du symptôme : posture confortable, efficace d’apparence, mais structurellement anti‑analytique. Cette honte apparaît comme « le seuil » où le sujet, effet du signifiant, s’ouvre à la jouissance. Sans honte, le sujet reste captif de la bouffonnerie culturelle ou de « l’amour de la vérité », alibis pour éviter le Réel.

Insister sur le mouvement n’est pas coquetterie stylistique. C’est prendre acte que chaque discours porte un impossible et une impuissance. La preuve du Réel s’attrape quand on pousse un discours jusqu’à son impuissance à atteindre sa vérité — et qu’on accepte d’en faire un moteur de rotation plutôt que motif d’arrêt. Là se joue l’inventivité de l’inconscient : non pas production d’un nouveau sens, mais déclenchement à partir d’un rien, d’un temps zéro, qui redistribue les places dans le discours et fait surgir un sujet. Il n’y a pas d’« application » de la psychanalyse ; il y a une tenue du bord, de la coupure, du plus‑de‑jouir — et un refus de transformer l’objet (a) en gadget comblant. En analyse, l’impuissance du sujet (à faire sens de sa vérité/symptôme) se pousse jusqu’à révéler l’impossible structurel. À ce seuil, le sujet n’est plus « patient » de ses symptômes : il devient agent d’un nouveau lien discursif.

Ce livre se lit alors comme une boussole pour une éthique sans emphase, mais ferme sur ses principes : tenir l’énigme, résister à la tentation universitaire qui promet un savoir transmissible sur l’inconscient, récuser le court‑circuit « plus‑de‑jouir → vérité », préférer la rotation horlogique à la stabilisation qui fige. On y gagne en exactitude clinique : entendre la boîte plutôt que le bijou, laisser $ se produire à partir de (a), soutenir S(Ⱥ) plutôt que gaver S2. Et l’on y gagne en justesse politique : ne pas reconduire, sous couvert de « soin », la pente capitaliste qui positivise les restes et ferme le sujet.

L’une des conclusions du livre se dégage de manière très contemporaine : rappeler que la psychanalyse n’a pas d’autre « principe » que la jouissance,dont la maxime pratique peut se formuler sans triomphalisme : « élever l’impuissance à l’impossible ». Non pour célébrer l’échec, mais pour reconnaître la loi du dispositif : ce qui échoue à se dire comme vérité fait pivot pour un autre discours. À l’heure où l’on réclame des protocoles, des indicateurs de performance, des preuves, le geste analytique consiste à border, à déplacer, à inventer, sans Maître. Fierens rend à cette humilité sa rigueur.

L’auteur nous montre que l’inconscient se travaille depuis un mouvement : mouvement du signifiant, de la pulsion, des discours, qui ne se laissent ni saturer par le savoir, ni réduire à l’objet. Éthique du réel, donc, qui exige de l’analyste une position de retenue et de précision : accompagner la rotation, maintenir l’écart, faire place au point d’impossible où l’impuissance se transmue en acte, et où la honte, loin d’être infamante, devient l’affect opératoire d’une ouverture à la jouissance.

On ne délivre pas la vérité ; on la borde. On ne guérit pas par savoir ; on laisse la structure inventer. Voilà, chez Fierens, une éthique du mouvement qui vaut comme signe des temps — à rebours.

Micha Vandermeulen

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