La nouvelle traduction française des Denkwürdigkeiten eines Nervenkranken de Daniel Paul Schreber représente un événement éditorial qu’on peut saluer. Fruit du travail patient et minutieux d’une petite équipe de germanistes conduite par Robert Samacher, à laquelle s’est associée Charles Wolfgang Schmidt, ethnolinguiste de langue allemande, elle bénéficie des avancées majeures dans l’élaboration de la théorie psychanalytique des psychoses, enrichies par une réflexion approfondie sur les matériaux linguistiques, historiques et socioculturels dont le texte est constitué. Elle révèle ainsi les écrits de Schreber de façon tout à fait inédite et offre au lecteur un document unique, d’une fidélité remarquable au texte d’origine, qui mérite de faire désormais référence pour la clinique psychiatrique et psychanalytique des psychoses.
À la différence de la traduction de P. Duquenne et N. Sels, très lisse et somme toute assez littéraire mais qui ne tient pas vraiment compte du rapport paradoxal du sujet de la psychose au langage ni des particularités de l’écriture de Schreber, la nouvelle traduction est retournée aux sources et s’est efforcée de dégager le « matériau le plus brut possible » des énoncés de l’auteur. Les traducteurs ont en effet repris le fac-similé de l’édition d’Oswald Mütze parue en 1903, qui correspond à l’écriture initiale de Schreber avant que les éditions successives n’y apportent des modifications. Puis, laissant de côté les Anlagen, soit les cinq pièces très juridiques relatives au procès de la mise sous tutelle, qui à l’exception de l’une d’entre elles ne sont pas de Schreber, ils ont traduit l’ensemble du texte d’origine en s’engageant dans un véritable travail analytique de lecture visant, comme l’explique Robert Samacher, « à aller au plus près du signifiant allemand, au plus près du réel du mot faisant écho à la psychose ».
Une telle lecture avait été initiée à l’ École Freudienne par Bernard Mary qui, dans ses nombreux travaux consacrés aux écrits de Schreber, insistait sur la nécessité d’entendre le sujet de la psychose dans le respect le plus absolu de la littéralité de ce qu’il énonce : lui qui ne peut assumer la coupure dans la jouissance qu’introduit le signifiant, il se retrouve aux prises avec lalangue dans sa plus radicale extériorité et matérialité. Robert Samacher le souligne dans sa présentation : le langage de Schreber fait parfois « illusion du fait de son enrobage imaginaire », mais il est « sans assise symbolique, sans portée métaphorique ». Dans les pas de Bernard Mary, et plus largement de l’enseignement de Lacan, les traducteurs ont ainsi veillé à établir un texte qui ne soit pas gauchi par des énoncés relevant du discours propre au névrosé. Ils ont soigneusement évité les effets de style, les fioritures, et tout ce qui pourrait glisser du côté du jeu sur le signifiant, ou de la métaphore. De même, ils n’ont pas cherché à effacer ce qui pouvait apparaître comme maladresses de formes, lourdeurs, ou rugosité de l’écriture, l’essentiel étant de préserver rigoureusement la façon propre de Schreber de penser, de s’exprimer, de traiter les mots, soit de préserver sa prose particulière dans ses tournures grammaticales et ses constructions linguistiques, dans la précision du sens de chacun de ses termes, mais aussi dans sa présentation typographique, son rythme et sa matière sonore, sa logique homophonique et métonymique …
C’est pourquoi le titre connu Mémoires d’un névropathe, propre à la tradition psychanalytique française, ne pouvait être retenu pour cette édition. Comme le soulignaient déjà P. Duquenne et N. Sels, Les Denkwürdigkeiten ne sont pas des Mémoires, mais des « Événements mémorables », des « hauts faits » qui doivent être gardés en mémoire, à entendre en opposition aux Unwürdigkeiten, aux « indignités » que les infirmiers font subir à Schreber. Et puis le terme de Nervenkranken ne peut être traduit par celui de névropathe non seulement parce qu’il prête à confusion avec ce qu’il peut évoquer de maladie névrotique, mais encore parce que Schreber se considère non comme un malade de l’esprit, mais fondamentalement comme un malade des nerfs au sens le plus littéral du terme, les nerfs dans leur matérialité avec leur texture de fil ou de corde, les nerfs qui l’importunent sans cesse, et qui sont l’ objet du savoir du neurologue Flechsig.
C’est justement la façon dont Schreber vit ce qui le persécute dans le Réel, la façon aussi dont il l’affronte par son travail sur la langue et les mots, que la nouvelle traduction a privilégié de faire entendre. Et elle fait entendre aussi dans ce même mouvement l’enjeu existentiel que constitue pour cet homme l’écriture de ce plaidoyer destiné aux médecins experts et aux juges auprès desquels il va jusqu’à proposer d’offrir sa personne « en tant qu’objet à des observations scientifiques », pour faire reconnaître la véracité de ce qu’il a ressenti, afin que lui soient rendues sa liberté et sa responsabilité civile.
Ainsi la nouvelle traduction met-elle notamment au jour combien Schreber utilise dans ses formulations un style de juriste, un mode d’expression conforme aux normes du langage des tribunaux, mais de façon particulièrement plate, bureaucratique, voire plaquée, stéréotypée, et qui peine à contenir des phrases longues et laborieuses, où s’enchevêtrent de façon parfois fragmentée une succession d’explications dont il n’est pas aisé de garder le fil. Elle reprend aussi à son compte l’usage massivement répété par Schreber de certains termes, -comme « so gennant », « ainsi nommé »-, qui tentent de fixer, de nommer les pensées contraintes qui viennent constamment le submerger, tout en rendant sensible son inlassable travail sur la langue allemande dont il exploite, en grand connaisseur, les potentialités créatives non sans en interroger la consistance, ni en chercher le fond, au sens du grund, lexème très présent dans le récit Schreberien.
De fait, Schreber ne cesse d’essayer de saisir ce qui lui arrive, de mettre en mots ce qui échappe à l’entendement habituel, soit d’entamer le Réel et de contenir la jouissance qui l’envahit en choisissant avec une excessive méticulosité ses mots, ou bien encore en recourant à diverses constructions néologiques et expressions singulières. Tous ces matériaux, explorés à la loupe dans leur racine, leurs diverses combinaisons, leurs processus de création, leur représentation dans l’ensemble du texte, ont été traduits en restant au plus près du langage et des constructions délirantes de Schreber. C’est ainsi que les traducteurs ont préféré traduire Grundsprache par « langue de fond », celle que Schreber va chercher, précise Robert Samacher, « au plus profond de lui-même à partir de la « lalangue » », plutôt que par « langage fondamental ». C’est ainsi également qu’ils ont traduit Menschenspielerei non par « malices », mais au sens propre par « jeu moqueur avec les humains » ; ou bien encore qu’ils ont remplacé, pour donner à entendre avec plus d’exactitude ce que sont les Flüchtig hingemachte Männer, l’expression consensuelle -mais par trop métaphorique et anachronique- d’ « hommes bâclés à la six quatre deux » par celle d’ « hommes torchés à la va-vite ». Et pour donner un dernier exemple important qui concerne la mise en place de la métaphore délirante permettant la stabilisation de la maladie, notons que les traducteurs ont fait ressortir de façon très fine et pertinente la dimension du sexuel dans les passages où Schreber n’utilise pas, pour désigner la femme, le mot Frau mais le mot Weib qui comporte une connotation érotique.
Enfin, au-delà de l’attention portée tant au style qu’à la précision et la littéralité du sens en suivant mot à mot le texte de Schreber, une très grande importance a aussi été accordée au relief que prend la lettre même du fait de l’absence de symbolisation du signifiant : de n’être pas évidée de jouissance, celle-ci s’impose en effet au psychotique dans la plénitude de sa matérialité graphique ou sonore. Et puis, en tant que plus petit élément matériel du langage, elle est aussi particulièrement travaillée comme un lieu d’appel à un littoral qui viendrait border le Réel. La traduction a donc choisi de préserver la typographie telle qu’elle se présente dans le texte d’origine, à savoir les écarts qui figurent parfois entre les lettres d’un ou plusieurs mots, car ces écarts témoignent, comme l’explique Robert Samacher, de la tentative de Schreber de ralentir la jouissance persécutrice, de réguler, par un espace de respiration, l’automatisme mental continu dans lequel sa pensée est prise, voire de contenir peut-être le flot sonore des voix par la prééminence donnée au regard dans la mise en relief visuelle des mots, selon la bascule regard-voix sur laquelle Bernard Mary pouvait insister. En revanche, la traduction des multiples associations et glissements homophoniques, et parfois des agencements anagrammatiques qu’opère Schreber dans son texte, ne peut être qu’une gageure qui relève à l’évidence de l’impossible. On ne fera pas rimer Weib et Leib en français ni consonner Wunde (blessure) et Wunder (miracle)… De son côté, Robert Samacher interroge : « Comment rendre compte de la sonorité (…) de certains mots en les traduisant en français sans faire métaphore mais faire entendre parfois leur crudité ? (…) Dans notre traduction, la difficulté a été de rendre compte des effets visuels et auditifs ; comment traduire les Wahrnehmungen d’une langue à l’autre, ces perceptions- sensations réélles diverses qui (…) se manifestent dans le registre hallucinatoire, vécues comme des Wunder, des « miracles » (…).» Il s’agit là sans doute de la plus grande difficulté qu’ont rencontrée les traducteurs. Pour autant, on ne peut que leur reconnaître des trouvailles dans ce registre, tels ces « beuglements » qui traduisent -bien mieux que « hurlements »- les Brüllen et font entendre les cris bestiaux qui sont imposés à Schreber. De fait, un soin particulier a été pris pour rendre au mieux cette matière sonore particulière dont est chargé le texte de Schreber, matière sonore dont la densité peut recouvrir le sens, du fait de signifiants restés dans le Réel.
En essayant de suivre lettre par lettre ce que Schreber a écrit, cette nouvelle version en français des Denkwürdigkeiten eines Nervenkranken fait entendre au plus près le vécu hallucinatoire de cet homme et son travail pour se déprendre d’une jouissance insupportable qu’il ne peut négativer. Par là même, elle permet d’appréhender plus justement quelle est la condition du sujet de la psychose dans son rapport particulier au signifiant, à savoir celle d’être, selon l’expression de Lacan, un « martyr de l’inconscient » sans intériorité symbolisée, qui reste englué dans la substance de lalangue, omniprésente et sans manque, qu’il ne peut habiter, mais dont il s’efforce de lire la lettre comme support d’une solution délirante, dans un appel au Nom-du-Père forclos par où il cherche à s’affirmer comme sujet. On ne peut ainsi que reconnaître à cet ouvrage sa grande valeur clinique, tant pour ce qu’il parvient à mettre au jour de ce qu’a écrit Schreber, que pour sa façon de prendre en compte ce Réel qui fonde l’éthique de la psychanalyse.

Virginie Chardenet
Psychanalyste, membre associé de l’Ecole Freudienne, psychologue clinicienne à l’ASM 13, docteure en anthropologie sociale et ethnologie. A publié Destins de garçons en marge du symbolique, Paris, Corti, 2010 – «Sans fauteuil ni divan: le Club» en collaboration avec Monique Zerbib, Les Lettres de la SPF, n°24, Paris, 2010 – «Bêtises contées», Enfances&Psy, Paris, 2014.
