Danièle Epstein | L’ère de la démesure : croissance et jouissance

érès éditions, Humus, 2026

Article rédigé par : Jeanne Lafont

C’est un livre courageux qui déplie l’état actuel de notre planète sous tous ses aspects, économique, sociétal, idéologique, et j’allais dire subjectif (si c’est possible de formuler ainsi le malaise de notre vie d’aujourd’hui). Et elle parvient à organiser son propos en une seule et unique vocifération oraculaire qui court sur 106 pages. La thèse principale démontre que le capitalisme néo libéral mondial actuel n’a qu’une visée de réduire les sujets humains à être des consommateurs pour le profit de quelques-uns.

La cause est entendue, mais l’intéressant, pour moi, c’est que Danièle Epstein nous démontre que la psychanalyse a les concepts, qu’elle déploie vigoureusement, pour démontrer justement l’unité de tous les aspects du malaise : la paupérisation de certains, l’errance d’autres, la tonalité des souffrances psychiques d’autres encore, la faiblesse des états, la perversion de la démocratie, la révolte identitaire : « la dérive de l’interdit fait vaciller père et re-pères, s’attaque à l’Etat de droit, à la loi commune balayée pour faire place à la loi privative, selon la boussole individualiste d’un imaginaire galopant. Le Nom-du-père, qui leste le Sujet, apparait comme une effraction du moi dans sa toute-puissance, aussi l’inconscient, la castration, le phallus, l’Œdipe sont devenus des gros mots, des mots tabous au sein du néolibéralisme triomphant,…» (p.88). Remarquons que la profusion des notes laisse entendre qu’elle tout lu sur les diverses tentatives des psychanalystes, des sociologues, des économistes pour expliquer notre aveuglement ou notre impuissance. Ce mariage entre une réflexion politique (au sens très général) et nos états subjectifs, est pour une fois très réussi, certainement parce qu’elle « y va à fond » avec un ton d’urgence qui accroche le lecteur. Quelle audace, quels raccourcis lumineux … La seconde partie (on la voyait venir) rappelle que la psychanalyse est une « poche de résistance », peut-être la seule possible, et qu’elle n’a pas s’étonner de ne plus être « à la mode » ! Pour le néo-libéralisme elle est l’ennemi ! Soyons en fiers !

Etonnement, alors que j’avoue après les dix premières pages j’ai pensé « encore un livre sur les catastrophes à venir » (déjà Socrate est condamné pour mettre en danger l’avenir d’Athènes en pervertissant la jeunesse !) je suis sortie de la lecture apaisée, retrouvant le sens de mes engagements, reconnue et soutenue : et ça je n’arrive pas trop à me l’expliquersinon par ce « Y a de l’Un », tout est lié et finalement : il y a des raisons. On peut comprendre. L’intelligence n’est pas morte.

Jeanne Lafont, psychanalyste, psychothérapeute. Mes livres : Chez Point hors ligne, Topologie ordinaire de Jacques Lacan, 1986; Topologie lacanienne et clinique analytique, 1990. Les pratiques sociales en dette de la psychanalyse, 1994. Chez EFEdition. Les dessins des enfants qui commencent à parler, 2001; Six pratiques sociales, (livre collectif), 2006; La langue comme espace, 2015.

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