Pour entrer dans le livre de Marielle David, Penser : le tissu, la marche et le sexuel, une petite provocation phobique s’impose. Car le livre se présente comme un livre araignée. Où le lecteur suit le filage d’une toile. Au sens d’un tableau ou d’un film. Dans le genre policier. Le livre donne à voir une filature. Une enquête généalogique sur l’origine de chacun et de tous. Où est débusqué, enveloppé, puis offert au regard un point de couture, un objet-chiffon originel, un tissu primordial.
Dans la texture du livre, deux bords se distinguent. Sur un premier bord, le lecteur est noué à ce qu’il sait ou croit savoir. De Lacan, qui finit par dire « le Réel est tissu », de la pédopsychiatrie, du rapport de la mère au tout petit, du développement de ce tout petit avant son entrée dans le langage, de la peinture, de la philosophie aussi, du tissu du corps et de l’âme. Depuis ce bord du livre qui réveille le connu, on se souviendra de Clérambault. En particulier de La passion érotique des étoffes chez la femme. Où on apprend que des femmes à la fine sensibilité tactile volent des petits morceaux de tissus. Puis plongent dans la jouissance au contact de la soie. Elles tentent désespérément de rejoindre leur être premier. Leur premier soi, retrouvé sous la forme de ce que l’autrice nomme joliment, avec Guillaume Canet, un « petit mouchoir ». Un petit mouchoir de soie donc. Avec lequel des femmes se masturbent et qu’elles jettent aussitôt.
N’instruisent-elles pas le regard du psychiatre d’une jouissance passive, ombilicale, jusqu’au premier tissu, vierge d’abord, puis parchemin, tissé et donné par la mère ? Notre première enveloppe caduque est reconstituée, on peut l’espérer toujours, par la perception, diffuse ou vive, d’un tissu qui sauve et évite de tomber. Les femmes voleuses d’étoffes de Clérambault, par un larcin et une passion érotique, ont éveillé en lui sa propre passion. Pour les plis textiles, les sinuosités des entretiens cliniques et les photos des femmes voilées du Maroc. Est-ce à dire que la perte de ses yeux a été, pour Clérambault, une sorte de préjudice radical ? Privé des images, des tenants lieu du tissu primordial au dehors, Clérambault ne chute-t-il pas ? Et la catastrophe intérieure qui s’ensuit ne le précipite-t-elle pas tout droit vers la mort ?
Au premier bord du livre donc, une résonnance avec l’univers de Clérambault. Mais l’essentiel du livre est « tailleur », suivant le joke qui convoque le schmatès. La vérité est sur l’autre bord du livre. Sur cet autre bord, le lecteur aura chance de rencontrer ce qu’il ne sait pas. En ce lieu pas de raccommodage avec le savoir déjà disponible. Plutôt des lignes déviantes et des écarts. Avec lesquels il faut s’accommoder. En chemin, des incommodités peuvent même affleurer. Qui demandent de faire un pas hors des habitudes de pensée. Que rencontre-t-on dans cet écart que creuse le livre, qui enjoint au lecteur de s’y retrouver ?
Marielle David est proustienne et spielbergienne simultanément. Au sens où elle mène une aventure, une archéologie même, à la recherche d’une arche perdue. Lacan, il est vrai, a évoqué une « arche » à l’entame du Séminaire L’Envers. Car parler convoque un autre lieu que le lieu géographique. La parole fait appel au « lieu de l’Autre », impliqué par la structure langagière. A suivre Lacan, la formule S1-S2 (un signifiant se mêle par la parole au réseau des autres signifiants), organise souterrainement le discours. Et conditionne tout ce qui est dit. Avec des effets sur le sujet, divisé du fait qu’il parle, et sur sa jouissance. Or le livre explore une archéologie au carré, une « arche » de l’ « arche » signifiante lacanienne. Il questionne ce qui opère, à même le sensible et la perception, pour que l’arche structurale du signifiant produise ses effets. Un tissu d’abord, puis un bâton signifiant surgit, le troue et prend corps, se lie au tissu. Puis le petit humain s’appuie sur le signifiant érigé. Il se met à parler et marcher.
Dans ce tableau typique, repéré dans l’histoire de la peinture, l’être parlant qui était tissu est troué par le langage, dépossédé d’une part vivante de lui-même. Celle qui se perd dans son image unifiée au miroir et dans ses mots. Et, comme le livre et son autrice, l’être parlant part, à travers le langage et la culture, en quête de la jouissance perdue. Celle qui est à la « limite » du « savoir » lacanien, du « réseau » des mots et des signes où chaque sujet tente de la retrouver. Ce territoire perdu ou délaissé de la jouissance, Lacan le conçoit comme un « champ ». Dans lequel, avec les mots, une part de jouissance perdue fait irruption, chute dans les défilés du signifiant, les images de la peinture, les élévations religieuses. Or, c’est le champ paradisiaque d’un Adam vague, d’avant le langage, d’avant les rechutes ou les come-back de la jouissance perdue, qui est convoqué et explicité par le livre. Avec une précision essentielle : « l’êtreperception » est une chaîne d’éléments perceptibles, différents et articulés.
L’individu vivant organise, prépare, articule donc déjà, dans le champ de la perception, l’articulation proprement langagière. Y aurait-il donc du langage avant le langage ? Plutôt une pensée d’avant le langage. S’agit-il d’une synthèse, d’une articulation perceptive ? D’une synthèse passive dont il faudrait faire l’hypothèse pour que la structure langagière puisse, ensuite, marquer d’un premier trait le vivant, déjà unifié en tissu ? Le livre ne se contente pas d’hypothèse. Car le tissu premier, dans le fil de l’existence, devient l’impossible à retrouver. Mais sa représentation reste possible. Et on perçoit même ce tissu-perception actuellement. Au départ confusément, dans une petite perception virtuelle. Puis obliquement et clairement, dans la cure et dans les créations artistiques. Où, à chaque fois, le tissu primordial fait retour.
Or, Lacan ne nous enseigne-t-il pas qu’il a repris ou reprisé le projet freudien par l’envers ? Et n’est-ce pas le parcours du livre ? Une reprise du projet lacanien par l’envers et par la fin ? Si on est davidien, il y a le tissu, des éléments perceptifs noués, puis du Un, un bâton qui pénètre le tissu et se noue à lui. De ce nouage, un enfant est né, le symbolique. Dont le parapluie est le représentant exemplaire. Mais n’est-ce pas incommode pour Lacan lui-même, qui nous a enseigné qu’il y a au départ des signifiants Uns, asémantiques, hors-sens, sans relation et, dans un second temps, une chaîne de signifiants ? Là où on serait incliné à voir des Uns isolés, puis un tissu de signifiants, le livre conçoit un tissu sans le langage, puis du Un, du trait unaire signifiant. Il semblerait que Lacan ait fini par comprendre le tissu primordial. Par dire que ce n’est pas seulement le savoir qui est réseau, tissu ou maillage. Il a fini par dire que c’est le « Réel » qui « est tissu ».
Néanmoins une équivoque ouvre une question. Car le réel, énoncé à la fin de l’enseignement de Lacan, « est tissu ». Soit. Mais n’est-il pas aussi issue, au sens d’une butée et d’une voie de sortie ? Le réel à l’issue de l’analyse ne rejoint-il pas, par l’envers, suivant le 8 intérieur, ledit réel « tissu » qui était là, anticipé à l’entrée ? Et ne faut-il pas le processus analytique pour en saisir quelque chose ? Car le « tissu raison de l’amour » n’est-il pas celui du transfert ? Le livre s’installe au tout début. Mais n’est-ce pas de s’être engagé, orienté par le réel, dans la voie de sortie de l’analyse qui permet, après coup, cette hypothèse du tissu premier ? La traversée langagière de l’analyse n’est-elle pas requise pour faire l’hypothèse du tissu pré-langagier ?
Une dernière remarque pour finir. Car dans la cure, le moment est essentiel. Dans l’enseignement de Lacan, « le réel est tissu » est dit à la fin. Est-ce vraiment un hasard ? Et par ailleurs, Marielle David raconte sa rencontre avec Lacan. Au début donc un petit panier, qu’on imagine tressé d’osier, où Lacan remarque un parapluie rouge. Une version moderne du chaperon rouge et du loup ! Et le Lacan-loup de dire : « je vais vous débarrasser de ça ». N’y est-il pas parvenu en quelque façon ? Car ce panier en osier, avec à l’intérieur, en position de fascinus phallique, un bâton noué à un tissu, est devenu, par le truchement du langage et de l’écriture, un livre. Un objet arachnéen, détachable et discutable aujourd’hui. Un objet qui prend la forme d’un tissu sur le tissu, où sont retenus des mots, des expériences cliniques, des goûts esthétiques, des engagements. Et, il n’échappera à personne que le livre est aussi un objet parchemin, qui porte la trace des amours de Marielle David. C’est un livre « raison de l’amour ». Comme l’amour, il tient et retient. Ce qui le rend, il faut bien le dire, particulièrement intelligent, sensible et touchant.

Adrien Klajnman. Docteur en philosophie et professeur au Lycée Louis-le-Grand. Membre de l’Ecole de Psychanalyse des Forums du Champ Lacanien (EPFCL) Consultant-clinicien au CAPA. Auteur de « Lacan et le moment Clérambault », Paris, Chryséis Editions, 2024.
