Comme le soulignent Max Kohn et Raphael Koenig dans l’Introduction, Freud s’est appuyé sur le yiddish pour son livre sur le Witz (Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient). Le ‘patois’ des ancêtres serait-il synonyme de la langue refoulée de l’inconscient ? C’est en quelque sorte le pari osé de ce riche recueil d’articles divers et souvent brillants, issus d’un colloque qui a eu lieu en avril 2022 à l’Université Paris Cité. Le yiddish et l’allemand se ressemblent — vu l’Histoire, ironie terrible—, ce qui permet un clin d’œil aux patronymes germano-yiddishs des coauteurs, chacun aristocrate, parce Kohn, transcrit de manière germanique, vient de cohanim — les prêtres du Temple — tandis que König veut dire « roi ».
Kohn et Koenig président ici sur un royaume inexistant depuis le milieu du siècle dernier, disparition qu’ils mettent en avant : « Les différentes études rassemblées dans ce volume semblent toutes renvoyer à une même ligne de faille, qui en constitue également le point de fuite : la catastrophe de la Shoah ou du Khurbn, traumatisme non résolu… » Du fait de sa position unique, à l’intersection entre vie et disparition, crimes absolus, et « oublis, retours et défaillances des psychologies individuelles », cette langue s’impose comme objet « inassignable ». Elle est devenue « rare, mystérieuse, ‘langue de personne[1]’, chargée de symboles et d’affects », donc digne de l’attention de la psychanalyse. Ayant quitté la « circulation vernaculaire », elle prend dorénavant sa place dans des lieux enfouis de la psyché individuelle et manifeste sa « présence-absence » par divers moyens : des souvenirs d’enfance, des tournures de phrase ou intonations, des moments « prégnants » ou des « crises dévastatrices ». Le yiddish sert ainsi de métaphore pour les irruptions imprévisibles de l’inconscient.
Examiner le yiddish comme figure de l’absence, voilà l’objectif de ce recueil, en mobilisant différents champs disciplinaires, mis ensemble sous l’étiquette :« Non-Yiddish Studies », définie comme « une méthodologie en cours de constitution». L’approche s’inspire de certains précédents, dont les analyses de Régine Robin sur la « fêlure de la parole » chez Freud, Kafka et Canetti ; le travail de Lise Gauvin sur l’usage du français comme langue littéraire au Québec ; et les notions d’hétéroglossie et de plurilinguisme décrites par Bakhtine dans sa description de l’écriture romanesque.
Le recueil se divise en trois grandes parties, à partir de La psychanalyse face au yiddish.On y trouve Perla Sneh, qui considère le yiddish comme véhicule de transmission d’une mémoire inconnue, semblable au dynamisme de l’inconscient, ce dernier comparé par Freud à une langue étrangère. Moisés Kijak étudie l’identification de Freud à Rabbi Yohanan ben Zakkaï, qui aurait eu l’effet de renforcer son identité juive en créant un entre-deux, un « texte-Temple ». Chloé Thomas écrit sur le cas Louis Wolfson, inventeur d’un idiome hermétique conçu comme défense contre l’anglais, où le yiddish est perçu comme la langue maternelle réelle et légitime. Quant à Max Kohn, il voit dans le yinglich de Henry Roth « un inceste entre les mots avant d’être un inceste entre les corps ».
Littératures, deuxième grande partie du recueil, débute avec la contribution de Steven Sampson sur le déclin du yiddish chez Philip Roth et ses héritiers américains, où le yiddish cesse d’être employé de manière naturelle pour être ressuscité artificiellement ou pour paraître à travers des synecdoques et des métaphores. La contribution de Marie Schumacher-Brunhes traite Scholom Asch, premier écrivain yiddishophone à l’extérieur des frontières de sa langue. Nelly Wolf réfléchit sur Romain Gary, chez qui le yiddish apparaît dans une œuvre polyglotte accompagné par le russe, le polonais, l’allemand et l’anglais. Raphaël Koenig, dans son article, interroge les synergies entre philosophie, littérature et psychanalyse permettant à Deleuze et Guattari, dans le courant des années 1970, d’utiliser l’image du yiddish chez Kafka comme point de départ pour leur théorie d’une « littérature mineure ».
Ouvertures et témoignages, troisième section, élargit le propos de l’ouvrage en questionnant des phénomènes associés telle la rémanence sonore du yiddish dans d’autres langues, ou le rôle de cette langue dans les structures de sociabilité et dans la vie familiale. On se libère des contraintes de l’article universitaire traditionnel pour faire place à d’autres formes discursives, allant du témoignage personnel à l’analyse phonétique.
Pour tous ceux qui s’intéressent au yiddish, à son influence sur Freud, et aux ponts qui pourraient s’établir entre l’inconscient moderne et cette langue à moitié submergée, il est fortement conseillé de consulter cet ouvrage passionnant coédité par Max Kohn et Raphaël Koenig.

Steven Sampson, né à Milwaukee aux États-Unis, est un critique littéraire et écrivain américain d’expression française. Diplômé de Harvard, auteur d’une thèse de doctorat sur Philip Roth à l’Université Paris 7, il a publié deux essais sur Roth — Corpus Rothi I et II, aux Éditions Léo Scheer, ainsi que le roman Moi, Philip Roth, aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux. Il collabore à de nombreuses revues, notamment En attendant Nadeau.
[1] Référence au livre de Rachel Ertel, Dans la langue de personne, Poésie yiddish de l’anéantissement.
