Thierry Roth part d’un constat clinique : les progrès scientifiques, technologiques et médicaux, l’évolution économique néolibérale et les modifications des mœurs ont transformé en profondeur la subjectivité. Ils produisent « une construction des sujets quelque peu renouvelée et donc des modifications dans le fonctionnement psychique » (p. 10). À côté des grandes structures freudiennes se dessine ainsi une clinique qui a longtemps été rabattue tantôt sur les états-limites, tantôt sur la « psychose ordinaire », tantôt sur les « nouvelles perversions », ou encore sur une «astructuration provisoire » (p. 11).
L’ouvrage propose d’en sortir par le haut : plutôt que d’élargir indéfiniment le fourre-tout « borderline », Roth avance l’hypothèse d’une nouvelle entité clinique – les névroses de récusation – caractérisée par un rapport spécifique au Nom-du-Père : non pas sa forclusion, mais sa récusation. Le Nom-du-Père est symbolisé, introjecté, mais délégitimé, traité comme une option parmi d’autres : « oui, mais je m’en fiche » (p. 61). « Il n’y a pas de négation dans la récusation ; elle se contente de désarmer le Père et la castration » (Ibid)
Inscrivant ce travail dans le prolongement de ses recherches sur les addictions (Les Affranchis, 2020), Roth articule la clinique actuelle à une nouvelle économie psychique (Melman, 2009), centrée sur l’objet de jouissance positivé et sur la promotion sociale du « plus-de-jouir » au détriment de la castration et du désir (p. 29).
L’auteur reprend le fil ouvert par Lacan, Melman, Lebrun, Soler : recul de l’autorité symbolique, effacement des grands discours, promotion illimitée des objets de jouissance produits par la technique. L’objet n’est plus « objet a », cause du désir, marqué par le manque, mais objet positivé, réel, accessible, promu au rang de nouveau maître : « c’est l’objet qui, après le Dieu à figure animale puis humaine, est advenu : c’est lui qui est désormais investi de l’autorité » (Melman, cité p. 28).
Roth insiste sur la jouissance objectale : jouissance égalitaire, non phallique mais pas Autre non plus, solitaire, désacralisée, désexualisée, illimitée, n’ayant pour seule borne que l’épuisement de l’organisme (p. 30). Elle écrase le désir singulier et le fantasme et organise une clinique des jouissances plutôt qu’une clinique du désir. D’où une défense nouvelle contre le sexuel, plus radicale que la répression morale d’antan : sexualité occasionnelle, récréative, non assumée subjectivement, tandis que pornographie, sextoys et diverses consommations viennent assurer une jouissance sans l’Autre (p. 31–38).
Au cœur de la thèse : il existe, à côté du refoulement névrotique, du déni pervers et de la forclusion psychotique, un quatrième mécanisme : la récusation. Le Nom-du-Père n’est pas forclos ; il est su, entendu, parfois même thématisé – mais neutralisé.
Cette récusation rend en partie caducs le refoulement et le déni : si le Nom-du-Père est vidé de sa valeur, le recours au déni de la castration devient moins nécessaire, la récusation « soulage » (p. 62) le sujet de ces deux opérations coûteuses. Elle débride en revanche le surmoi et desserre le nouage entre castration, langage et sexuation (Ibid). Roth propose ainsi de dépasser la dichotomie lacanienne trop rigide entre Nom-du-Père symbolisé (névrose) et forclos (psychose), pour prendre en compte ces nouveaux sujets.
Après avoir parcouru la littérature postfreudienne (Kernberg, Kohut, Bergeret, Green) et lacanienne (Rassial, Melman, Lebrun, Safouan, Miller, Maleval), Roth montre comment le diagnostic d’état limite a joué un rôle transitoire précieux mais insuffisant (p. 48–55).
Contre l’extension indéfinie de la « psychose ordinaire » comme solution commode pour tout ce qui n’est pas strictement névrotique, il reprend l’hypothèse de Safouan : non pas forclusion du Nom-du-Père, mais défaut de métaphore paternelle (p. 54–55). Il radicalise alors la proposition : nous avons affaire à des sujets où le Nom-du-Père est bel et bien symbolisé, mais insuffisamment opérant, récusé dans sa fonction de transmission de la castration et de valorisation du désir. C’est ce mode de traitement du Nom-du-Père qui fonde, selon lui, la catégorie de névrose de récusation(p. 76), et non de psychose de récusation.
Roth propose de rassembler sous le terme de névroses de récusation quatre grandes manifestations psychopathologiques actuelles, toutes liées à la récusation du Nom-du-Père dans la nouvelle économie psychique (p. 57) :
– l’errance subjective (malaise dans la sexuation, hyperactivité, position victimaire) (p. 77–83) ;
– l’addiction, comme conséquence logique de la jouissance objectale (p. 84–88) ;
– la dépression, entendue comme panne du désir et retrait de la course à la jouissance et à la performance (p. 91–96) ;
– l’angoisse généralisée, non plus liée à l’énigme du désir de l’Autre, mais à l’absence de l’Autre, à l’impossibilité même de le situer (p. 97–100).
Ici, le désir n’est plus prévenu (phobie), insatisfait (hystérie) ou impossible (obsession) comme dans la clinique freudienne, mais écrasé par l’imposition sociale des jouissances (p. 103).
Les vignettes cliniques, bien que brèves, ont une valeur structurale : elles montrent comment ces sujets ne relèvent ni d’une névrose classique, ni d’une psychose, ni d’une perversion au sens strict. Fabien le cocaïnomane, Karine la déprimée et Kamel viennent exemplifier ces propositions théoriques.
L’apport majeur de Roth est double.
Sur le plan nosographique, il propose de sortir du dilemme refoulement/forclusion dans les états-limites et de la simple rhétorique du « déclin du Nom-du-Père », en introduisant une catégorie structurale : les névroses de récusation. C’est une clinique des effets d’un Nom-du-Père symbolisé mais récusé, qui oblige à reposer finement la question du destin de ce signifiant pour chaque sujet.
Sur le plan de la direction de la cure, il refuse la tentation de rabattre ces patients sur la psychothérapie de soutien, le face-à-face dialogué ou l’accompagnement adaptatif. Sans nier la nécessité de dispositifs pluridisciplinaires, il soutient que la psychanalyse conserve une fonction irremplaçable : maintenir vivant le lieu du grand Autre comme lieu vide des signifiants, et offrir au sujet la possibilité d’un rapport à son inconscient et à son désir, au-delà de la seule réparation narcissique. Roth défend ainsi une psychanalyse rigoureuse : l’enjeu est de ne pas céder sur le désir de l’analyste au profit de la demande hypermoderne d’accompagnement, sans pour autant laisser le sujet dans un vide angoissant.
En conclusion, le livre propose une lecture structurale et politiquement située de notre hyper modernité clinique : les névroses de récusation n’annoncent ni un progrès, ni un effondrement par rapport à la « vieille clinique », mais un mode contemporain de défense contre la castration, calé sur la promotion sociale de la jouissance objectale. L’hypothèse est forte : si elle se vérifie et se discute dans la pratique, elle offre un outil intéressant pour repérer, penser et traiter une part décisive de nos patients actuels.
On peut espérer que la proposition de Roth soit débattue, car elle s’inscrit au cœur des questions soulevées par notre clinique contemporaine et par les tentatives théoriques de forger de nouveaux repères.

Jérôme-Evariste TERRIER, Psychanalyste à Perpignan
