« Qu’est-ce que ce livre pour ainsi dire testamentaire ? » s’interroge Janine Altounian dans son épilogue (p.210), et elle répond : « il pourrait être une sorte d’autobiographie emblématique pour tout héritier d’apatride qui bénéficiant dans son « pays d’accueil » de circonstances favorables, put faire face à ce qui, ayant irrémédiablement manqué à ses parents, lui a irrémédiablement manqué. »
En effet l’auteure reprend l’histoire et la genèse de toutes ses œuvres, depuis le premier article dans « confluents psychanalytiques » (en 1990) et ses hésitations, ses conflits, « ce malaise que je ressens à me sentir à la fois contrainte et empêchée d’écrire » (p.145). Et chaque fois elle retrace le contexte politique qui a permis le franchissement de ce malaise et la création du texte. Par exemple quand le 24 septembre 1981 un commando retint 55 otages à l’ambassade de Turquie pour « rompre le silence de plus de 60 ans sur le génocide arménien » (p71). Notons aussi le lien qu’elle interroge entre ce travail en quelque sorte imposé, et son engagement dans la traduction de l’œuvre de Freud au P.U.F.
Elle remet sans cesse au travail cet irrémédiable, le trauma chez les survivants et leurs enfants, et ses effets décryptés sous ces multiples aspects, d’inhibitions, de silence, d’ambivalence, d’impossible « tendresse » pour les fils et filles de ceux qui, « interdits de retour » (formule tamponnée sur les passeports) doivent continuer à vivre ailleurs, privé de leur « chez soi ». En outre, elle enrichit son propos de divers témoignages d’arméniens, de moments de la cure, mais aussi des survivants de la Shoa, ou des massacres africains, ou … malheureusement la liste est longue ! Des souvenirs de Freud, d’Amery, Benjamin, Primo Levi …
Le plus impressionnant est la manière dont elle décrit les effets de « ce qui n’est pas advenu », non pas la perte, mais l’absence réelle de ce qui « aurait dû avoir lieu » ! Cette déchirure radicale dans le cours d’une vie, … mais j’aurais scrupule à vous le résumer !
Enfin, dans un autre sens, ce livre est un hymne à l’ « école laïque de La République » qui l’a sauvée dit-elle et qu’elle désigne « mère adoptive pour enfants de sinistrés ». On devrait donner ce livre à lire à tous les professeurs pour qu’ils soient fiers de ce qu’ils représentent, de ce qu’ils font, bien au-delà de « transmettre le savoir ».

Jeanne Lafont, psychanalyste, psychothérapeute. Mes livres : Chez Point hors ligne, Topologie ordinaire de Jacques Lacan, 1986; Topologie lacanienne et clinique analytique, 1990. Les pratiques sociales en dette de la psychanalyse, 1994. Chez EFEdition. Les dessins des enfants qui commencent à parler, 2001; Six pratiques sociales, (livre collectif), 2006; La langue comme espace, 2015.
