JE VOUS SALUE MARIE
Par la question, nous nous donnons la chose
et nous nous donnons le vide qui nous permet
de ne pas l’avoir encore ou de l’avoir comme
désir. La question est le désir de la pensée.
L’Entretien infini – Maurice Blanchot –
Trois p’tites notes
Sans doute avez- vous noté une variante qui n’est pas sans interroger : les éditions Epel (traduction française) ont donné un titre différent : L’homme qui aimait les fous, Actualité d’ Istvan Hollós, à l’étude de Gloria Leff paru dans la version espagnole (editorial Epeele) et intitulé : El análisis se ejerce en neutro. Actualidad de István Hollós. Que représente ce nouveau titrage en tant que suspension, écart ou élision de cet « exercice au neutre » ? Probablement, une question, des questions. Il y avait déjà le film de François Truffaut, L’homme qui aimait les femmes, il y eut aussi l’ouvrage d’Allison Hoover Barlett. L’homme qui aimait trop les livres, et il y aura désormais ce livre de Gloria Leff consacré à la mémoire de ce psychiatre et psychanalyste hongrois. Aimer ? Qui aime qui ? La proposition de ce titre s’avère particulièrement savoureuse par son renversement de perspective : selon l’approche freudienne, il est plutôt retenu que l’amour de transfert suit une certaine orientation, s’adresse à l’analyste. Et suivant la ré-formulation lacanienne, cet amour flèche la direction d’un sujet supposé savoir. Et si Istvàn Hóllos, inversait ce sens transférentiel en se démarquant d’une posture- diagnostic et en supposant ledit fou porteur d’un savoir inédit ? Position dit-agnostique suspendant tout souci séméiologique ou nosographique d’un tableau clinique, sans pour autant ne pas être aimanté par un désir d’approcher cette vertigineuse énigme de la folie, d’écouter, d’entendre l’hybridation de sa langue, ses mots distordus (et non insensés) dans ses singuliers chiffrages ou codages. Certes, il est possible de qualifier cette démarche de « spirituelle » au sens où elle rompt avec un a-priori psycho-pathologique. Le principe de délicatesse cher à Roland Barthes ne peut que nous inviter à ce que cesse toute interprétation intempestive qui ne ferait que faire flamber le gril imaginaire d’une persécution signifiante. Mais demeure en question la façon, le style avec lesquels va être approchée la singularité de ce qui reste en souffrance (comment en susciter l’émergence) dans chaque manifestation de la folie. Le recours à la notion d’exercice suppose la mise en acte d’une pratique, l’expérience d’une rencontre. C’est ici que va intervenir la première remarque autour d’un récit que nous donne Hollós dans Mes adieux à la Maison jaune et que relate Gloria Leff dans son livre :
On est prié d’ouvrir/fermer les yeux
1/ On ne lui prête plus attention. Il est pétrifié sur place, la face tournée vers le ciel, comme un adorateur du soleil. Pétrification catatonique aurait probablement dit le verdict psychiatrique, à propos de ce « patient ». Affaire classée. Ses mains sont jointes, tel un homme replié sur sa prière. Il se fait immobile dans un coin, les yeux fermés. Il s’appelle Monsieur Cadavi et s’est donné, à son arrivée le nom de César.
István Hollós se sent animé d’une pulsion irrépressible qui l’incite à pénétrer l’âme de Cadavi (tropisme pulsionnel qui aimante un désir). Ne désespère pas. S’inscrit dans la persévérance spinoziste de son être. Le reçoit tous les jours, pendant une heure dans son bureau. César demeure immobile. Tente de l’approcher par d’innombrables côtés, d’innombrables questions. Insuccès. Alors, une inspiration soudaine saisit Hollós qui, cette fois-ci, ne s’adresse plus à l’état physique de Monsieur Cadavi, comme si ça pouvait modifier la tonicité de sa posture catatonique (« Vous n’êtes pas encore fatigué? »), mais interroge son état d’âme : «Qui priez vous donc ? ».
L’effet d’animation et de ré- animation paraît fulgurant… mais en plusieurs temps.
a/ il tressaille brusquement.
Hóllos renouvelle la question se demandant si cette nouvelle intervention est opportune : « Qui priez- vous? »
b/ Cadavi a un mouvement de recul et se met à pleurer.
Le psychiatre- psychanalyste se demande alors s’il doit continuer, au risque que cette insistance n’aggrave les souffrances de César. Il ajoute, utilisant des mots à sonorité douce (voulant sans doute adoucir, amortir son étonnante intervention) en se prémunissant contre toute interprétation persécutoire : « N’ayez pas peur, je vous veux du bien… Parlez ! C’est peut- être un saint que vous priez, Marie ? ». L’effet de cette nomination est décuplée:
c/ les dix doigts de la main sont disjoints, le visage se tord en pleurs et les deux yeux sont ouverts.
Hollós, dans ce premier mouvement, n’a pas délaissé Cadavi dans la vacuité apparente de sa posture, son vide langagier ou dans la hantise de ses fantômes. Sa trouvaille interrogative l’a réanimé, à redonné vie à des affects (pleurs, tressaillements) et à la pulsion scopique. Et pourtant, c’est lui- même qui est affecté par ce qu’il a suscité. Lui- aussi recule, aux prises avec ses états d’âme. Aller-retour pulsionnel : il veut refermer ce qu’il a ouvert. il ne peut supporter ce regard perçant et va saisir les doigts osseux de cet homme pour les joindre à nouveau « comme on a coutume de le faire pour les morts », s’excusant presque de lui avoir fait du mal par son intervention et renonçant à cette pénétration d’âme, évitant de poser la question qui aurait pu s’imposer ou être imposé à Cadavi : « Mais qui est- ce, pour vous, Marie ? ». C’est comme si ce psychanalyste souhaitait neutraliser son acte interprétatif qui, nonobstant ses scrupules, avait fait néanmoins franchissement de sidération. Aurait-il eu « horreur » de son acte comme le qualifie Jacques Lacan ? Alors, est- ce une abstention de méthode (laisser l’autre dévider ses associations) ou une abstention de repli devant l’excès de douleur soulevé ? Toutefois, ce « patient » ne se laissa pas cadenasser dans la pulsion de mort en saisissant l’occasion de cette brèche entrevue : désormais, il attendait impatiemment ses rendez- vous et après un an, se mit à parler, remontant le temps vers ses souvenirs d’enfance.
Le plus bluffant, sidérant dans l’histoire, c’est la portée du signifiant « Marie » que l’on peut saluer et qui fabrique une sur-détermination, noue comme point de capiton, plusieurs séries associatives. En somme, à la manière d’un tissage / détissage des fils de la pensée intriquant la trame du rêve. Hollós aurait pu élire une autre figure religieuse : l’intercession de Jésus, carrément Dieu ou, pourquoi pas, la Trinité… Est- ce un « hasard » objectif comme le disaient les surréalistes ou à quoi renvoie, pour Hollós, l’évocation de la Sainte Vierge ? En tout cas, cela déclenche des références au symbolique, au Nom-Du- Père, transgressé par l’inceste avec la mère et le meurtre du père (le Petit Gars est César, elle est l’impératrice, et quand le père revient, le Petit Gars a tué papa.)
Et de plus cette maman s’appelait Marie et le délire religieux de Cadavi se déclenche lorsqu’il rencontre une jeune fille nommée aussi Marie en qui il croit revoir le visage de sa mère !
Trait d’amour
Une deuxième intervention d’Hollós ne peut que retenir notre attention : à un patient qui pensait que seule une femme pouvait le tirer de son obscurité et ce, en liant l’écriture à l’amour, il risque la question suivante sous forme d’énigme : « Qu’est-ce qui vous faisait penser qu’elle vous aimait ? ». La réponse ne tarda pas :
– Parce qu’elle m’apprenait à écrire joliment. Et j’ai appris à écrire de belles lettres avec ce poème.
Et Hollós de conclure non moins joliment :
– Il avait été heureux pendant cinq ans de par le tracé d’une fille.
Au-delà du sens, c’est l’enluminure du trait qui fait figure, signe d’amour bordant l’obscur vide de son existence, capitonnant ainsi une possible relation d’objet. L’adresse à l’énigme de l’amour, évidant, suspendant tout signifié supposé évident, aura suscité cette précieuse parole. Mais, peut- on dire qu’Hollós « parle au neutre » comme si l’on ne discernait plus de sujet de l’énonciation, ou qu’il délivre une « parole d’écriture » comme le dit subtilement Maurice Blanchot, du lieu de l’énigme de l’amour en tentant de border d’un trait son possible sens ?
Gare à la persécution
2 / Récemment interné, M.C refuse de s’alimenter, arguant qu’il est un Juif de strict obédience et qu’il ne saurait manger à l’asile puisque la nourriture servie n’est pas cachère. Mme Hollós qui lui prépare avec soin ses repas selon les règles cachères, est plus qu’étonnée de le voir arborer à sa bouche un magnifique cigare. Elle ne peut que lui faire remarquer que l’orthodoxie exige non seulement de jeûner en période de sabbat, mais interdit également de fumer. La réponse de ce patient est un délice de rhétorique logique n’ayant rien à envier à « la synthèse disjonctive » repérée chez les schizos par Deleuze et Guattari :
– À quoi ça sert alors d’être fou ?
Mme Hollós (qui, bien entendu, n’est pas psychanalyste) en voulant probablement confondre M.C, mettre en contradiction ses propos, n’a fait que déclencher un tropisme persécutoire. On peut conjecturer que cette « interprétation » a eu pour conséquence l’agitation du patient qui s’en est suivie lorsqu’il se fit violent et menaçant pour d’autres patients en brandissant un couteau de cuisine. Hollós réussit à le calmer mais nous ne serons pas comment.
Éclair et illumination
3/ Peut- on soutenir que le style d’intervention de Hollós relèverait de ce qui est avancé comme une illumination ? Serait- ce un terme qui pourrait ou voudrait mettre fin au déchiffrage signifiant et au chiffre crypté d’une énigme et de l’occulte ? N’est-ce pas un mot- culte qui flirte avec une télépathie ésotérique ou un spiritisme insidieux ? Ce psychiatre – psychanalyste à qui on accolait le qualificatif de « mystique » n’est pas sans s’enflammer dans une fusion / confusion cosmique, comme si la langue du dit « fou » le fascinait, avait le pouvoir envoûtant d’une révélation : comme s’il y avait une équivalence de nature spirituelle, une commune appartenance : tout est dans tout, fondu dans un mystérieux brouillard, les mains jointes de la prière de César sont conjointes aux tours de la Maison Jaune et le cri d’un patient se confond avec le chant du merle. Cette confusion pourrait donner l’impression que l’exercice analytique relèverait d’un neutre appliqué à la psychanalyse ou d’une psychanalyse appliquée au neutre écrasant les parcours singuliers, parfois disparates, de Jean Allouch ou d’István Hollós, notamment en matière de références mystiques.
Si l’on suit l’étymologie latine de neuter (ni l’un, ni l’autre), il paraît difficile de fondre les binarismes et dissoudre l’oblique d’une barre (qui marque la pulsation dedans/dehors, fou/ non fou) dans un brouillage de singularités. Le rythme d’un intervalle, l’algorithme d’un entre permet plutôt de maintenir un rapport à l’altérité. Ainsi, la métaphore de l’éclair serait convoquée pour éclairer cet effet d’illumination. Mais l’éclair, s’il produit une phosphorescence n’est pas simplement métaphorique, il est porteur d’énergie et de charges électriques entraînant décharge et intensité. Il se trouve justement que Jacques Lacan, dans la séance du 11 juin 1974, s’appuyant sur la citation d’Héraclite: « les tous, c’est l’éclair qui les régit », a donné une forte résonance à ce registre « physique » de l’interprétation soulignant que «l’équivoque jaillit d’un éclair avec son équivalence matérielle ».
Le livre de Gloria Leff, à travers l’évocation de la figure de István Hollós, est précieux au sens où il soulève des questions cruciales autour de notre relation à la folie et de nos interprétations : quel rapport entre le neutre et l’acte analytique ? Comment maintenir une disparité sans risque ségrégatif et persécutoire? La lecture de cet ouvrage aura été et sera pour moi une stimulante invitation à poursuivre l’interrogation sur ces voisinages problématiques.
Jean Louis Sous
