D’où vient l’oreille si singulière de Freud, qui lui a permis de quitter l’hypnose et de reconnaître dans l’équivoque du discours, la voix de l’inconscient ? C’est à cette question que s’attache ce livre, qui explore la tradition d’interprétation talmudique à laquelle le jeune Freud a été formé, et dans laquelle l’auteure voit une similarité impressionnante avec l’écoute analytique.
L’ouvrage commence donc par une enquête sur l’éducation juive de Freud, où l’on découvre que la foi ou la religion n’y avaient aucune place, et qu’il s’est agi d’apprendre à étudier, questionner et interpréter les textes, à la lettre près. Ce point éclaire tout le reste. Car c’est avant tout un livre sur le langage et son interprétation. Son fil rouge est l’hébreu écrit, langue consonantique dont les mots, privés de voyelles, restent ouverts à plusieurs lectures et « appellent » l’interprétation. L’auteure met d’abord en regard les modalités d’écoute des textes par les Sages du Talmud et d’écoute des rêves (mais aussi de toutes les autres formations de l’inconscient) par Freud: dans les deux cas un état d’esprit d’enquêteur et de détective, où règnent de manière égale le jeu sur les mots, l’association libre des idées, et l’absence de hiérarchisation des sujets. Ensuite, la conception du texte étudié : dans la lecture de la Torah comme dans l’écoute freudienne, on se situe dans l’atemporalité, l’intertextualité et la non-contradiction. Les règles d’interprétation sont identiques : par exemple là où le Talmud cherche la première apparition d’un mot pour y trouver sa signification majeure, Freud remonte au passé le plus lointain pour y trouver le sens d’un symptôme. Enfin et surtout, dans les deux cas, on trouve la même étude de la polysémie et de l’équivocité des mots.
L’une des grandes qualités du livre tient à la manière dont il tisse ensemble plusieurs champs de référence, avec, toujours en toile de fond, la question de l’antisémitisme.
Le champ historique, d’abord : la naissance du Talmud et la séparation entre les juifs talmudistes et ceux qui allaient devenir chrétiens. Cette mise en perspective éclaire de façon très neuve les passages des Évangiles qui dénoncent la loi du talion, et la scission qui s’est opérée alors : on peut y observer les mécanismes discursifs du complotisme et de la haine.Le champ du droit et de la justice, ensuite : l’étude approfondie que l’auteure consacre aux versets du talion met le doigt sur des questions très actuelles de violence et de pulsion meurtrière, et montre les rapports étroits entre linguistique et droit. Le champ biblique, avec l’analyse de plusieurs épisodes qui montrent ce que le langage peut révéler de la perversion et des mécanismes complotistes. Le champ de l’histoire de la psychanalyse, qui naît dans l’écoute et le travail sur la lettre et le signifiant. Le champ de la théorie psychanalytique, enfin, avec tout au long de l’ouvrage des citations de Freud qui mettent en lumière les concepts d’interprétation, derefoulement, de formation de compromis, et surtout la notion de transfert et celle de son interprétation.
Ce qui frappe aussi, c’est le plaisir de la lecture. L’écriture est particulièrement agréable et fluide, et le propos, malgré la richesse de ses références, se déguste. Le livre est parfois émouvant et souvent plein d’un humour qui n’est d’ailleurs pas étranger à la tradition talmudique elle-même.
Au total on a affaire à un livre original, d’une grande érudition, et sans aucun doute d’un grand intérêt. Un livre qu’il faut contribuer à faire connaître.
Cyrille Deloro
