Cabinet de lecture 2003

Cabinet de lecture : Annik Bianchini nous donne son avis

Journaliste, Annik Bianchini Depeint a enseigné au Centre culturel français de Rome. Elle collabore régulièrement à “Actualité en France”, la revue d’information du ministère des Affaires étrangères et européennes. Ses publications sont orientées, par priorité, sur les auteurs et les événements alliant connaissance et recherche, notamment dans le domaine des sciences humaines et de la psychanalyse.

 

Le miroir et la psyché (Dolto, Lacan et le stade du miroir)
Gérard Guillerault, Gallimard, 282 p., 2003, 17,50€
Au regard de la psychanalyse, Jacques Lacan et Françoise Dolto semblent se détacher l’un et l’autre comme les deux grandes figures de la psychanalyse contemporaine. S’ils ont tous deux largement contribué à dessiner le paysage psychanalytique d’aujourd’hui, la question se pose de savoir quelle est la teneur du couplage entre ces deux éminents praticiens ? L’auteur, Gérard Guillerault, psychanalyste, a travaillé directement avec Françoise Dolto. Il tente ici de répondre à cette question, en mettant en perspective la façon dont les deux analystes ont été amenés à concevoir l’orientation même de la psychanalyse et en indiquant chacun, selon son style, ce qui donne sens à sa pratique et constitue la finalité de son exercice. Gérard Guillerault prend pour axe de discussion la thématique fondamentale du “stade du miroir” d’où procède la conceptualisation lacanienne, Françoise Dolto ayant promu quant à elle la notion d’“image inconsciente du corps”. Dolto, la vie, Lacan la mort ?… “Nous ne saurions avoir à choisir, ce serait stupide, entre Dolto et Lacan, comme s’ils figuraient les deux faces emblématiques du vivant mortel”, remarque l’auteur. Cet ouvrage nous emmène sur un double chemin, conjugué et contrasté, entre lumière et ténèbres, sur ce terrain de la psychanalyse.

 

Vienne 1913
Alain Didier-Weill, Les Carnets de la psychanalyse, 2003, 110 p., 12€
Dans cette pièce, “Vienne 1913”, qui a été présentée à l’Hôtel de ville de Bruxelles, l’auteur imagine une surprenante rencontre entre Freud et le jeune Adolphe Hitler. C’est pour lui l’occasion de décliner, à partir d’une histoire un peu incroyable, les rapports entre la psychanalyse et l’antisémitisme. Alain Didier-Weil, psychiatre, psychanalyste et dramaturge, est cofondateur du Mouvement du Coût freudien, association qui a participé à la création de l’Inter-Associatif européen de psychanalyse en 1994 et de Convergencia. En 2002, il a fondé avec des artistes et des psychanalystes le mouvement Insistance. La présente pièce semble, dans son aspect global, rester à la surface de conversations très ordinaires. Mais elle aborde avec finesse, sans aucune caricature, les sources du racisme sur le mode d’une lucidité amère et sans détour : et si l’on est quelque peu averti de psychanalyse, c’est à chaque méandre de la conversation que surgit une allusion, une pointe d’ironie. On pourrait à juste titre parler d’un théâtre de cruauté, qui aborde une réalité effroyable. Avec en filigrane un drame sous-jacent, lourd de l’après-coup que nous a révélé un réel insupportable.

 

À poings nommés
Richard Hellbrunn, Érès, “Coll. Hypothèses”, 2003, 215 p., 23€
Ma pensée se nourrit d’une expérience originale et particulière : la psychoboxe, une application psychanalytique s’étayant sur la boxe, que j’ai fondée dans le but de permettre à un sujet, à travers ses gestes, ses affects et ses représentations, de remettre en jeu l’universalité des processus et la singularité des positions qui émergent de ce qui lui est violence dans son corps, sa parole et ses actes”, explique l’auteur. Car le but de ce livre est de poser un regard novateur sur la violence. L’auteur, psychanalyste, psychologue clinicien et professeur de boxe française, s’occupe actuellement de la transmission de la psychoboxe dans le cadre de l’Institut de psychose à Strasbourg. Richard Hellbrunn procède, dans son ouvrage, par touches successives, en présentant des fragments de violence difficiles à nommer, à reconnaître, à discerner. Un coup de poing, par exemple, est-il un objet digne de pensée ? La violence, c’est l’homme dans ce qu’il a de plus archaïque, de plus profond, de plus imprévisible. Prendre acte que la violence est habitable et pensable en dehors des seules représentation pathologisantes, écouter ce que cette violence peut avoir à dire, se poser et mettre en mots ce qui la rend à la fois attirante et repoussante, autant questions traitées par l’auteur.

 

Le corps précieux (essai sur la peinture maniériste)
Anita Izcovich, Éditions du Champ lacanien, 2003, 205 p., 25€
La peinture a de tout temps entretenu un rapport étroit à la matière et au corps. L’art maniériste cultive le rapport à l’étrangeté, à ce qui excède le discours, à l’impossible conjonction entre l’être humain et Dieu. Ce livre explore l’œuvre picturale à partir des connexions entre l’art et la psychanalyse. Il se réfère à la peinture maniériste du XVIe siècle, marqué par l’affectation, l’artifice, le raffinement et la préciosité du corps pictural. L’auteur, Anita Izcovich, exerce la psychanalyse à Paris. Psychologue clinicienne, elle a fait des études d’ethnologie et d’histoire de l’art, et a soutenu une thèse de psychanalyse. Il ne s’agit pas, dans cet ouvrage, d’une psychanalyse appliquée à l’art. Ce n’est pas non plus une théorie de l’art appliquée à la psychanalyse. “L’intérêt”, explique Anita Izcovich, “de faire appel à la peinture maniériste qui est un art poussé à l’extrême, est qu’il permet d’éclairer et de mettre au travail les concepts psychanalytiques. Le peintre maniériste, dans son acte créateur, porte son inspiration hors univers, à la recherche d’une jouissance infinie et asexuée, divine et féminine, parfois jusqu’à la mélancolie et la folie.

 

L’Impensable désir (Féminité et sexualité au prisme de la ménopause)
Marie-Christine Laznik, Denoël, 2003, 323 p., 21€
La question de la ménopause semble n’avoir été que très rarement traitée par la littérature psychanalytique, contrairement à la prolifération d’articles et de livres psychanalytiques abordant la féminité, la sexualité féminine et la maternité. Et pourtant, à ce moment crucial, que de changements dans l’existence d’une femme puisque les éléments habituels sur lesquels reposait son identité féminine vont lui faire défaut. Elle aura alors à inventer d’autres façons d’être femme, ou bien basculer vers des formes plus viriles d’identité. Dans ce livre, Marie-Christine Laznik, docteur en psychologie, psychanalyste, membre de l’Association lacanienne internationale, soutient la thèse d’Hélène Deutsch, qui considère la ménopause comme une troisième et dernière reprise du complexe d’Œdipe. Ce fantasme incestueux, que l’auteur appelle complexe de Jocaste, est la manifestation d’un amour adressé au fils adulte ou à quelque substitut. Et quand il s’agit des amours d’une femme en âge d’avoir des fils hommes, surgit alors l’impensable du désir.
L’étude clinique de la crise du couple au milieu de la vie enseigne ici que ce qui permet au désir d’un homme de perdurer, ce n’est pas la tant brillance des réussites de sa compagne, ni même l’apparence d’un corps parfait, mais bien son manque. Et avec ce manque, l’idée qu’il serait, lui, le partenaire nanti de ce qu’il faut pour y pourvoir. La disparité phallique apparaît nécessaire au désir sexuel, à tout âge, sans quoi il ne peut se soutenir. Cet ouvrage pourrait donc aller à contre-courant des luttes pour la parité et l’égalité entre femmes et hommes. Cependant, il ne parle que de celles qui, au niveau social, ont obtenu des conditions de vie plutôt égalitaires par rapport à leur partenaire masculin. Se pourrait-il, alors, que dans les jeux de l’amour et de la séduction avec l’autre de l’autre sexe, il reste à chacune de retrouver, dans le regard de l’amant, l’assurance, jamais acquise définitivement, de son identité féminine ? 

 

Critique de la jouissance comme Une (Leçons de psychanalyse)
Marc-Léopold Lévy, Érès, 2003, 175 p., 25€
Dans le présent ouvrage,Marc-LéopoldLévy, psychanalyste, directeur de l’École de psychanalyse laïque, membre du Cercle freudien et de l’Association psychanalyseet médecine, tente de recentrer la psychanalyse sur ce qu’il pense être son objet, c’est-à-dire la jouissance, l’inconscient n’en étant que la modalité principale et la langue, son agent. “L’inconscient est la recherche constante de la sensation d’exister propre à l’être humain du fait qu’il est parlant et donc condamné à une quête d’un au-delà de la satisfaction d’un besoin, le mot ratant toujours la chose”, explique-t-il. L’analyste tient ici la fonction de “tenant-lieu” d’une critique de la jouissance Une, celle monomaniaque, toujours incestueuse, à laquelle est soumis le névrosé, et dont l’impérialisme se trouvera limité par d’autres jouissances. Critiquer la jouissance comme Une, selon Marc-Léopold Lévy, c’est à la fois sortir la psychanalyse de sa tentation dogmatique, et proposer à sa doctrine une reformulation dans une langue de chair qui, en partant de la jouissance et de la pulsion de mort, montrera ensuite la division de celles-ci en pulsions partielles. La problématique de la transmission de la psychanalyse est mise à l’œuvre dans la fin de l’ouvrage.

 

“Frères humains qui…” (Essai sur le frérocité)
Jean-Richard Freymann, préface de Philippe Choulet, Érès, 166 p., 2003, 20€
Si la psychanalyse est une discipline qui veut entendre les bruits de fond des pulsions et du discours humain sur fond de pulsion, nul doute que la fraternité la concerne. La fraternité : un mot lourd de sens et de symboles. Dans cette nouvelle parution, Jean-Michel Freymann, psychanalyste, psychiatre de formation, chargé d’enseignement à l’université Louis-Pasteur de Strasbourg, poursuit son exploration des figures imaginaires et symboliques empruntées à la famille. Il articule ici l’amour avec l’agressivité, la violence, la haine et la frérocité. Comment alors penser le triptyque  «fraternité, frérocité, fraterniser» ? “Un déchaînement fréroce peut se produire quand le tryptique «fraternité, frérocité, fraterniser» n’est plus circulant comme une structure dynamique : la fraternité côtoie la frérocité qui elle-même côtoie une forme de fraternisation, qui est quand même une forme d’alliance”, explique l’auteur. L’image de Romulus et Remus.

 

Les lois de la parole (Conversation avec Camille)
Jacqueline Légaut, Érès, 110 p., 2003, 8€
“En écoutant les séminaires de psychanalyse de Charles Melman, j’ai entendu à plusieurs reprises cette expression de «lois de la parole». Ce terme m’a tout de suite intriguée par ce qu’il implique de lois à prendre en compte. Mais lesquelles ? Pourquoi ? À quel titre ? À la demande de qui ?” Ce sont toutes ces interrogations qui ont amené Jacqueline Légaut, psychiatre et psychanalyste à Grenoble, à s’intéresser de plus près à cette question. À travers une série d’entretiens, l’auteur utilise un discours accessible, sur le mode d’une conversation libre entre une jeune femme et une psychanalyste, en situant leur rencontre hors du cadre de la cure analytique. L’ouvrage met ainsi en évidence comment des lois organisent notre parole, lois qui étaient déjà présentes dans la tradition religieuse mais qui peuvent être utiles aujourd’hui, dans un monde de plus en plus désaffranchi des valeurs symboliques.

 

À quelle heure passe le train… (Conversations sur la folie)
Jean Oury, Marie Depussé, Calmann-Lévy, 318 p., 2003, 19, 50€
“Ils sont assis, sur les marches en pierre un peu sales du château, par toutes les saisons. Ils attendent. Tu dis que les psychotiques sont comme des colis en souffrance, oubliés dans une gare de campagne. Quand ton ami et maître en psychiatrie, le catalan François Tosquelles, est venu à la clinique de La Borde, il a regardé les marches et il a posé une seule question : «À quelle heure passe le train ?» ” Jean Oury travaille à la clinique de La Borde, qu’il a créée en 1953, pour maintenir une certaine conception de la psychiatrie. “La Borde est un lieu”, explique Jean Oury “qui a été construit sur l’étonnement et la répétition. L’étonnement, c’est ce qui est requis pour travailler en psychiatrie”. Marie Depussé, professeur de Lettres à Paris-VII, a participé très jeune au travail fait à La Borde. Dans le dialogue insolite que propose cet ouvrage, où le discours théorique s’associe à des scènes poétiques, souvent touchantes, Marie Depussé traduit sa pensée à lui, dans sa langue à elle, avec parfois ses mots à lui. “Si nous partageons quelque chose, ce n’est pas un savoir, mais une obstination, un amour. Ce mot-là, il faut l’inscrire dans la marge, sans accent, en douce. Nous aimons passer nos jours avec des fous.” Le lecteur trouvera dans ce duo singulier une tendresse distante, sa pertinence à elle, son sourire à lui.

 

La clinique analytique de Winnicott (De la position dépressive aux états-limites)
Jean-Pierre Lehmann, Érès, 304 p., 2003, 23€
Dans le présent ouvrage, Jean-Pierre Lehmann, psychiatre, psychanalyste, membre de l’ex-École freudienne de Paris et membre du Cercle freudien, dont il est actuellement président, montre comment D.W. Winnicott, en partant des questions soulevées par “la position dépressive” et son élaboration, qu’il n’a cessé de creuser jusque dans ses tout derniers textes, a été amené à un abord original des états-limites pour lesquels est nécessaire une régression à la dépendance. Pour étayer cette thèse, l’auteur s’est appuyé sur les témoignages que Winnicott a laissés, sur ceux d’autres analystes du groupe britannique des Indépendants, ainsi que sur des écrits de sa propre clinique, dont certains sont inédits en France. Dans son souci de mettre en relief ce qui, de la théorie winnicottienne, pouvait être précieux dans ce qu’il appelle “clinique des bords”, Jean-Pierre Lehmann cite, plus d’une fois, Lacan ou certains de ses élèves. “Winnicott n’a jamais cessé de chercher à aider ses analysants à retrouver la spontanéité de leur geste, et il n’a pas craint pour cela de joindre parfois, dans sa pratique, le geste à la parole”, précise l’auteur. C’est ce dont a voulu témoigner ce livre, qui va à la rencontre du mouvement créatif de Winnicott.   

 

La performance sadomasochiste (entre corps et chair)
Lynda Hart, traduit de l’américain par Annie-Lévy-Leneveu, Epel, 388 p., 2003, 26€
La performance du sadomasochisme est une tentative de situer la pratique sadomasochiste au sein des communautés lesbiennes. Il s’agit aussi, pour l’auteur, de se situer elle-même, dans son rapport au sexe, au pouvoir, à la mort, selon la voie de cette pratique, qui ne lui est pas toujours extérieure. Prenant l’exemple d’une nouvelle de Dorothy Allison, rapprochant le texte d’Anna Freud sur les rêveries d’une jeune fille ayant des fantasmes de fustigation et les romans à l’eau de rose, Lynda Hart interroge la nature même du fantasme. Diverses questions sont ainsi déployées : qu’est-ce que l’identité ? Le sujet ? Le réel de Lacan ? Quel est le statut du corps ? Une femme, identifiée femme, peut-elle agir des fantasmes sadomasochistes ? S’agissant de la cure psychanalytique de femmes traumatisées par l’abus sexuel ou l’inceste, l’auteur récuse la pratique modélisée du “tout dire”. Se trouvent ainsi interrogés la notion du témoin, les conditions d’exercice et, après la Shoah, le statut de “vérité” du témoignage. Le livre s’ouvre sur une expérience personnelle où Linda Hart met en acte ses propres rapports aux catégories faussement binaires de l’extérieur et de l’intérieur, du sujet et de l’altérité.

 

Rêves et traumatismes (ou la longue nuit des rescapés)
Marie-Odile Godard, Érès (Coll. Des Travaux et des Jours), 240 p., 2003, 25€
Marie-Odile Godard, psychologue, psychanalyste, maître de conférence à l’université Jules Verne de Picardie, a effectué une dizaine de missions au Rwanda pour le Secours populaire français et une recherche pour la Fondation de France sur la déstructuration des liens dans les situations de crise. Elle nous propose dans cet ouvrage une étude psychanalytique des contenus manifestes de rêves traumatiques et de cauchemars de survivants de la Shoah, de rescapés du génocide des Tutsi au Rwanda et d’appelés de la guerre d’Algérie. Ces rêves ont été recueillis dans des entretiens qui s’inscrivent dans la double visée, souvent conflictuelle, quelquefois contradictoire, d’une action de soin et d’une recherche fondamentale. “Elle se réveilla en sursaut et se précipita pour voir, toucher un être vivant, lui parler et lui dire toute l’horreur de ce moment”, rapporte l’auteur. “Dire, nommer cette horreur était une étape majeure et difficile vers laquelle j’ai guidé ceux qui ont accepté de me faire confiance. Parce que le survivant est seul face au cauchemar, introduire un tiers dans cette configuration peut l’empêcher de tomber dans la folie, la colère ou le désespoir. La mise en récit de cette souffrance était vitale.”

 

Les phobies (ou l’impossible séparation)
Irène Diamantis, Aubier-Flammarion, 252 p., 2003, 19€
Vertige de l’altitude, nuit noire, serpents, araignées, ponts, routes nationales ou plaisir sexuel impossible… chacun de nous invente ses propres objets phobiques et doit faire face à la liste infinie des terreurs. On désigne souvent sous le terme de “phobie” des situations ou des objets qui provoquent un sentiment de panique. Mais l’essentiel n’est pas là, souligne Irène Diamantis, psychanalyste, membre de la société de psychanalyse freudienne, car la phobie est véritablement une “maladie de la séparation”.“ La crainte de la séparation représente l’angoisse abyssale à laquelle la phobie donne la forme d’un objet”, remarque l’auteur. “Le travail de séparation ne peut ainsi s’effectuer que par la levée du refoulement où le sujet prend conscience de la place qu’il tient au sein de la structure familiale”. Alors que le sujet se construit en se séparant de sa mère, la phobie le ramène à un état fusionnel, hors du temps, qui lui interdit de penser. L’ouvrage, illustré par de nombreux cas cliniques, pose un regard novateur sur les phobies ordinaires mais aussi sur des phobies secrètes et parfaitement inattendues.

 

Lila et la lumière de Vermeer (La psychanalyse à l’école des artistes)
Alain Didier-Weill, Denoël (Coll. L’Espace analytique), 167 p., 2003, 18€
“Pourquoi, l’homme, la dernière merveille de la création, a-t-il l’impression d’être si mal logé dans son corps, d’y être à l’étroit ou comme perdu ?”, s’interroge l’auteur. Pourquoi a-t-il renoncé à sa légèreté ? Il regarde le danseur qui s’envole et sait transmettre l’immatériel avec un pas de deux. Puis il se tourne vers le peintre qui sait, lui, montrer l’inimaginable avec une touche de couleur. Enfin, il découvre le musicien qui sait faire entendre l’inouï avec une simple note. Quel est donc le secret de ces artistes ? Alain Didier-Weill est psychanalyste et auteur de théâtre, il a publié de très nombreux textes et ouvrages, dont le dernier, Quartier Lacan. Partant d’un cas, celui de Lila, une musicienne venue à l’analyse, il explore, dans ce livre, les différents aspects de la relation entre la psychanalyse et l’art. Dans le chapitre consacré aux rapports entre la psychanalyse et la poésie, l’auteur se demande si ce n’est pas parce que “quelque chose d’inouï, d’invisible, d’immatériel ne cesse de s’éloigner de nous dès lors que nous ne sommes plus exclusivement guidés par la monotonie du savoir et du fantasme, que nous sommes en mouvement” ? N’est-ce pas notre transfert d’amour sur cette chose qui s’éloigne, transfigurant la réalité, qui est capable de nous donner le sentiment que la vie, dans sa dimension poétique, vaut la peine d’être vécue ? Autant de questions et d’autres encore qu’Alain Didier-Weill met à l’épreuve de la clinique et de la théorie.

 

Parler juste aux enfants (entretiens)
Françoise Dolto, Danielle Marie Lévy, Mercure de France, 125 p., 2003, 4,20€
Dans ces entretiens inédits, recueillis entre 1977 et 1988 par Danielle Marie Lévy, psychanalyste, co-fondatrice avec Françoise Dolto de l’association AEC (Association enfance Communication), Françoise Dolto explique l’importance de parler juste aux enfants et de leur dire ce que l’on sent de vrai vis-à-vis d’eux. On retrouvera, concernant la relation à l’enfant, les idées-forces que, sa vie durant, Françoise Dolto a développées. Entre autres : le pouvoir des mots avec la nécessité de dire vrai et juste, de nommer afin d’ouvrir à la représentation symbolique du monde, et l’impératif de formuler et de se soumettre à l’interdit de l’inceste. À travers les différents thèmes abordés dans les chapitres (l’éducation sexuelle, les cadeaux, le sens du sacré, les relations entre les enfants et les grands-parents, les deuils de l’enfance), Françoise Dolto souligne que “mettre des mots sur ce qu’on éprouve, aussi bien dans la tendresse que dans la haine, c’est cela qui est humain”. Les familiers de Françoise Dolto reconnaîtront et retrouveront ici une voix.

 

Dépression de vie, dépression de mort (Les paliers de la conflictualité dépressive chez l’enfant et ses parents)
Francisco Palacio Espasa, Érès, “Coll. La vie de l’enfant”, 232 p., 2003, 23€
Ce premier livre de la collection “La vie de l’enfant” est le résultat d’un bon nombre de réflexions théoriques, de constatations cliniques et thérapeutiques sur la nécessité de préciser les divers paliers d’intensité de la problématique dépressive. L’auteur, Francisco Palacio Espasa, psychiatre et psychanalyste, chef du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de Genève, été frappé, dans son travail thérapeutique avec les enfants et les parents, par l’importance des deuils mal résolus sur l’ensemble de la vie intrapsychique et interactive, et par les chaînes transgérationnelles de transmission de la dépressivité. Il s’attache, dans cet ouvrage, à définir les différents paliers que la conflictualité dépressive peut rencontrer selon les individus ou chez un même sujet. Un chapitre est consacré à la dépression du bébé et du jeune enfant, les diverses organisations psychiques présentées par ces enfants allant du type névrotique aux structures psychotiques. Le livre se termine par un chapitre soulignant l’importance de l’élaboration et de l’intégration du Surmoi, dans ses aspects chargés de destructivité, comme le Surmoi persécuteur, envieux, sadique… Les avancées cliniques et théoriques que propose ici Francisco Palacio Espasa sont le fruit d’une longue expérience et ouvrent aux lecteurs de multiples horizons.

 

Antigone : la parenté entre vie et mort
Judith Butler, traduit de l’américain par Guy Le Gaufey, Epel, 107 p., 2003, 13€
Reconnue aux États-Unis pour ses publications sur la question du genre et de la sexuation, Judith Butler, professeur de sciences humaines à l’université de Berkeley, philosophe, critique et théoricienne, poursuit ici son questionnement, prenant appui sur un texte fameux entre tous, l’Antigone de Sophocle, mais aussi critiquant quelques interprétations majeures qui en ont été faites. L’Antigone  d’Hegel n’est rien d’autre, selon l’auteur, que la figure du conflit entre l’État et la famille, tandis qu’elle nous présente ensuite un Lacan lecteur d’Antigone mais qui la rapporte uniquement à l’ordre symbolique, donc laisse dans l’ombre ce qui intéresse au premier chef Judith Butler : qu’en est-il de ces lois “non écrites” dont se réclame Antigone ? C’est le thème de son troisième et dernier chapitre. Que se serait-il passé, écrit l’auteur, si la psychanalyse avait choisi Antigone au lieu d’Œdipe pour en faire son héraut ? Si elle avait choisi celle qui vient jeter un trouble dans la génération et aussi dans le genre, sans jamais être mère elle-même. Antigone pourrait-elle alors nous aider à bousculer nos habitudes de pensée sur le fait d’être père, mère, enfant, homme, femme ? Aujourd’hui où la parentalité se détache en partie de la famille traditionnelle, les voies de la sexuation sont-elles aussi dépendantes de la structure familiale qu’on le croit communément ?

 

La solitude à deux
Alain Valtier, Odile Jacob, 286 p., 2003, 21, 50€
Un homme et une femme n’arrivent plus à s’entendre. Ils se rendent chez un psy, qui les écoute et tente de les aider. Au fur et à mesure des séances, le vrai motif de la crise commence à apparaître, bien loin des raisons invoquées lors de la première consultation. L’ouvrage d’Alain Vatier met en scène une douzaine de couples venus consulter pour essayer de sortir de l’impasse dans laquelle ils se retrouvent, seuls ou à deux. Couples impossibles, couples passionnels, couples au bord de la rupture, faux couples, couples en détresse, tous les scénarios sont possibles. Pourtant, curieusement, chaque histoire ramène au premier plan un autre couple, le couple parental, dont les deux protagonistes sont issus. Serait-il alors possible que les problèmes conjugaux proviennent, pour la plus grande part, des épreuves transmises par les parents d’origine ? Et si pour vivre à deux, il fallait dépasser le modèle d’origine ? Et si la réussite d’un couple se mesurait à la capacité de chacun de pouvoir être seul en présence de l’autre ?

 

Du père à la lettre (dans la clinique, la littérature, la métapsychologie)
Hector Yankelevich, Érès, “Coll. Point hors ligne dirigée par J.-C. Aguerre”, 285 p., 2003, 23€
Psychanalyste de formation philosophique, Hector Yankelevitch fut l’un des premiers à introduire la pensée de Lacan en Argentine. Membre d’Espace analytique, auteur de nombreux articles dans des revues françaises, américaines, espagnoles ou argentines, il travaille en France depuis 1975. Son ouvrage, fruit de travaux écrits une dizaine d’année durant, réunit, dans la première partie, les essais cliniques d’un travail mené pendant vingt ans avec des enfants autistes. Car l’autisme, “c’est le pur homme biologique, qui vit dans un monde langagier, mais sans que le langage y ait fait son entame, tous ses symptômes étant redevables de la non-rencontre entre corps et langage”, souligne l’auteur. Aussi est-il paru nécessaire à Hector Yankelevitch de réintroduire l’importance décisive du désir du père dans la constitution non seulement de la féminité, mais aussi de ce qui préside chez la femme aux modalités par lesquelles elle devient mère.
Le titre de l’ouvrage “Du père à la lettre”, se justififie de ce que dans chaque analyse, il s’agit avec chaque patient autant de le dégager de l’identification qui est à la base d’un symptôme, que de construire un lieu identificatoire, là où il manque, avec des lettres- qu’il porte ou qu’il emprunte- en souffrance de phonétisation. Ainsi l’essai sur Borges tente-t-il de retrouver, à partir de l’écriture de ses nouvelles et de ses essais, “les coordonnées qui firent de la lettre par lui agencée, et de son style, le tenant-lieu et le support du Nom du Père, et par conséquent du sujet”. Les chapitres de la dernière partie traitent de la position de l’analyste dans la cure, du maniement théorique et clinique de la pulsion de mort. Le lecteur ne trouvera pas tant ici des éclaircissements sur ce qui reste ardu dans le texte des fondateurs de la psychanalyse, que la description des sentiers parcourus pendant la cure, sachant que “la structure n’existe pas par elle-même, ou en elle-même, mais dans l’invariance à reconstruire dans l’analyse de chaque sujet”.

 

L’écriture de Freud (Traversée traumatique et traduction)
Janine Altounian, PUF, “Coll. Bibliothèque de psychanalyse” dirigée par Jean Laplanche, 220 p., 2003, 20€
“Comment faire comprendre, sentir, saisir à celui qui ne sait pas l’allemand, ne vit pas dans l’allemand, dans la langue allemande…impossible, bien sûr. Alors ?”, Thomas Aron, Dans le fond de ton cœur, je sçay
Le présent ouvrage est avant tout une étude de la langue de Freud et se démarque nettement de ce que l’on appelle habituellement une “critique des traductions”. L’auteur, Janine Altounian, met en lumière l’écriture du fondateur de la méthode de l’investigation de l’âme et tente de pénétrer dans les arcanes de sa langue et dans la multi-référentialité de ses mots. Pour cela, elle fournit de nombreux exemples d’écriture où morphologie et syntaxe s’allient pour engendrer, dans la complexité du langage, l’empreinte de la complexité psychologique. Les innombrables références au texte freudien y figurent, citées conjointement en version originale et en une ou deux versions de traduction. Ce petit manuel de langue freudienne offre une double possibilité de lecture : il peut soit être consulté dans une perspective d’apprentissage, soit faire l’objet d’une base de réflexion. La dernière partie de l’ouvrage effectue quelques confrontations : elle met en parallèle, d’une part, l’emploi de certains signifiants de Freud et, d’autre part, les postures différentes du même écrivain Freud, selon qu’il écrit en théoricien de la sexualité de la femme ou en tant qu’homme s’adressant à une femme, Lou Andreas Salomé. On pourrait ainsi penser, souligne Janine Altounian, que “ce que le chercheur qu’il est a dû inventer comme méthode d’investigation, Lou Andreas Salomé le pratiquait déjà intuitivement”.

 

Folies d’amour
Didier Lauru, Calmann-Lévy, 270 p., 2003, 22€
Ce livre est destiné à tous, parce qu’il nous parle de nos folies amoureuses, parce qu’il tente de parler du sujet amoureux. Il n’y a d’ailleurs que des histoires d’amour. “ L’amour, c’est l’occasion de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé.”, écrivait le poète R. M. Rilke. Pourquoi est-ce que l’on tombe amoureux ? Pourquoi dans toute passion, y a -t-il des fixations, des terreurs enfantines, mais aussi des ravissements, du narcissisme et des rivalités ? Didier Lauru, psychiatre, analyste praticien d’Espace analytique, a beaucoup travaillé avec les adolescents, il connaît leurs angoisses, leurs obsessions, leurs tentatives de suicide qui ne sont que des appels. Or, c’est ce sujet adolescent que chacun porte en soi, qui revit dans toute passion, qui l’alimente de ses rêves et de ses attentes. L’ouvrage nous conduit jusqu’à cette frontière qui sépare l’amour de la folie. De l’enfance à la mort, il montre la place centrale du rapport amoureux dans le devenir sujet de chacun. C’est donc une véritable “clinique de l’amour” que nous propose ici l’auteur, qui, s’il reste fidèle à Freud et à Lacan, ne s’y réfère que pour mieux nous surprendre par la simplicité et la force de son texte.

 

Psychanalyse de l’informe (Dépersonnalisations, addictions, traumatismes)
Sylvie Le Poulichet, Aubier Psychanalyse, 125 p., 2003, 15€
“L’informe en psychanalyse”, explique l’auteur, “désigne à la fois des processus inconscients, sous-jacents à des vacillements identificatoires et les formations symptomatiques qui en résultent”, tel un visage qui ne se reconnaît plus dans le miroir ou un corps vécu comme un cadavre. À partir d’expériences cliniques, Sylvie Le Poulichet, psychanalyste, professeur à l’université Paris VII et directeur de recherches à l’École doctorale de psychanalyse de l’université Paris VII, nous confronte à différents modes de processus limites qui compromettent la stabilité des formes constitutives de l’identité du sujet. “L’informe inconscient”, souligne l’auteur, “relevant d’une absence fondamentale de délimitation”. L’ouvrage, qui n’offre aucunement une énumération exhaustive des processus limites, présente certaines énigmes suscitées par l’informe et montre qu’elles sollicitent plus que jamais l’analyste dans sa capacité à entendre l’inouï. Où se trouvent les frontières entre le dehors et le dedans, le moi et l’objet, le masculin et le féminin, l’être et le non-être ? Quel sera l’écoute du psychanalyste au regard de certains parcours singuliers ? En vue de quelle aide ? Autant de questions auxquelles Sylvie Le Poulichet tente de répondre.

 

Côté divan, côté fauteuil (Le psychanalyste à l’œuvre)
Jean-Marie Jadin, Albin Michel, 276 p., 2003, 20€
Dans cet ouvrage, l’auteur essaie de présenter, aussi simplement que possible, le travail du psychanalyste. À qui s’adresse la psychanalyse ? À quoi aboutit-elle ? Comment procède l’analyste ? Et qu’est-ce-que la psychanalyse ? Telles sont les grandes questions auxquelles Jean-Marie Jadin, psychiatre, psychanalyste, répond. En partant de différents cas cliniques, il explique comment l’analyste subit la parole de l’analysant, même s’il est amené à tordre, relier et couper les différents fils de cette parole par un tissage actif; il établit ce que signifie être le support d’un transfert et ce qu’interpréter le désir ou le fantasme inconscient veut dire. Mais il montre aussi ce que la psychanalyse n’est pas. “La psychanalyse”, indique-t-il, “ne se place pas sur un plan moral où les fautes seraient à confesser…Ce n’est pas non plus un absolu, car elle porte en elle une limite à ses applications… Il ne faut pas la considérer comme une initiation à des mystères insondables”. Par ailleurs, reprend-il, “psychanalyser n’est pas conseiller”. Du côté du divan, ce livre permet de mieux comprendre ce qui se passe lorsqu’on se lance dans l’aventure.

 

La peur de guérir (Les résistances de la psychanalyse)
Patrick Delaroche, Albin Michel, 287 p., 2003, 19,50€
Pourquoi aurait-on peur de quitter les souffrances de la maladie physique ? “Parce que la maladie, même quand elle dure, apporte aussi des bénéfices indéniables, des sensations nouvelles, pas toutes désagréables”, explique Patrick Delaroche, psychanalyste, pédopsychiatre, membre d’Espace analytique. En outre, la souffrance physique participe activement à la vie psychique car elle a la vertu d’atténuer le sentiment inconscient de culpabilité dont parle Freud. C’est pourquoi le soin, quel qu’il soit, est vécu de façon ambivalente, à la fois réclamé et redouté. Et c’est ce qui explique l’état dépressif que l’on observe parfois après une guérison. Mais quelles sont ces entraves à la guérison ? D’où viennent-elles ? Comment les combattre ? À l’aide de cas cliniques très parlants, l’auteur montre comment la psychanalyse peut venir à bout des résistances.

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