C’est un livre passionnant, entre clinique et théorie qui aborde le problème des états limite, et, le livre prend en compte de multiples histoires souvent reprises selon divers angles, dans divers chapitres. Visiblement l’auteur enrichit sa réflexion de citations émanant de plusieurs auteurs et collègues, notamment Bion, René Roussillon, Winnicott et autres (pour moi inconnus). Le lecteur garde l’idée de toute une équipe qui réfléchit ensemble et propose des hypothèses novatrices : en particulier un chapitre entier est consacré au stade anal, et à son importance dans la structuration du sujet. Relevons aussi la question de l’indifférenciation première entre moi –et non moi, le retour d’un trauma, en quelque sorte, non pensé et dont les traces se lisent dans les actings et même dans les aléas du contre-transfert, soit dans les rêves même de l’analyste.
Maintenant, pour un lacanien, c’est une drôle d’expérience de lire plus de 230 pages de littérature analytique sans aucune référence à Jacques Lacan, ni à aucun de ses concepts, point de jouissance, point d’haine-amoration, point de signifiant… et j’ai été tentée quelquefois de reprendre toute une histoire et de la reformuler dans mes termes ! Travail relativement vain, parce que, en fait, cette épreuve, presque, m’a enthousiasmée : s’affronter à une transmission des difficultés du travail psychanalytique, aussi fine et compréhensible, complètement différente de ce que je pratique ( !) s’est révélé tout à fait enseignante. J’ai reconnu certains de mes actes, entre interprétation et construction, certaines de mes inquiétudes, de mes impasses… mais théorisées autrement, c’est même quelquefois amusant (plutôt rare pour de la théorie). J’ajouterai que je n’ai jamais pensé que ses remarques étaient fausses !
Je tiens à noter aussi un emploi régulier du « conditionnel », cette forme grammaticale en forme de souhait ou du moins d’humilité qui allège considérablement les formulations. Ces conditionnels ont la grâce des voiliers, toute voile affaissée, qui continue lentement sur leur aire avant de cogner doucement le quai d’abordage : une vraie réussite de style. Cette délicatesse compte peut-être beaucoup dans mon enthousiasme. Je n’ai pas été malmenée (comme il arrive dans certains textes oùpointent sans cesse la critique et l’ignorance en fait).

Jeanne Lafont, psychanalyste, psychothérapeute. Mes livres : Chez Point hors ligne, Topologie ordinaire de Jacques Lacan, 1986; Topologie lacanienne et clinique analytique, 1990. Les pratiques sociales en dette de la psychanalyse, 1994. Chez EFEdition. Les dessins des enfants qui commencent à parler, 2001; Six pratiques sociales, (livre collectif), 2006; La langue comme espace, 2015.
