Ouvrage collectif | Œdipe à Rome. Montaigne et la mélancolie

Éditions des Crépuscules, 2026

Article rédigé par : Isabelle Bonvalot

Liste des auteurs par ordre alphabétique : Fabienne Ankaoua, Françoise Aulard-Maclerc, Isabelle Bonvalot, Élisabeth Gontier, Délia Kohen, Jean-Jacques Leconte, JM (clause de confidentialité), Isabelle Maury, Nicole Milgram, Monique Poncet, Serge Sabinus, Denise Sauget, Monique Zerbib.

Quel sens prend l’expérience de la psychanalyse lorsqu’elle se confronte au texte littéraire et historique ? C’est à cette cruciale articulation que s’attelle l’ouvrage collectif Œdipe à Rome : Montaigne et la mélancolie. Issu d’un travail long  présenté lors du colloque à Rome, initié sous l’égide d’Œdipe le Salon, ce volume s’ouvre par une contribution essentielle de Serge Sabinus. Il pose un axe méthodologique fort : lire Montaigne — dans ses Essais comme dans son Journal du Voyage — à la lumière de la clinique, en saisissant le passé non comme une réplique, mais comme un « effet vif » au cœur d’une temporalité suspendue.

Loin de circonscrire l’écrivain dans un scepticisme stoïque désincarné, Serge Sabinus situe Montaigne au « vif » des fractures de son siècle, marqué par l’effroyable haine des guerres de religion. Dans une mise en perspective saisissante, il dresse un pont temporel direct entre l’horreur de la Saint-Barthélemy en 1572 et la tragédie contemporaine du 7 octobre 2023. Face à cette violence brute qui menace le corps social et politique, Montaigne n’adopte pas une position de retrait narcissique : il incarne, « entre sauts et gambades », l’intenable mais nécessaire position de la tolérance active.

L’apport clinique majeur de ce texte inaugural est d’analyser l’écriture de Montaigne à la Lettre, là où le texte « accueille le trou qui traverse le vivant ». “Il ne s’agit pas d’un au-delà de la mélancolie, mais plutôt d’une façon d’être à son extrême centre.”

Cet ouvrage met en lumière le traumatisme de l’accident de cheval, point de bascule qui donne aux Essais une unité paradoxale qui borde la mort et l’oubli. Cette mélancolie, indissociable de la perte de l’être follement aimé, Étienne de La Boétie (« parce que c’était lui, parce que c’était moi »), devient le moteur d’un deuil brûlant que le temps ne peut dénouer.

L’analyse culmine sur un constat théorique remarquable : l’immense œuvre de Montaigne est traversée par un manque criant, l’absence totale de récits de rêves. Silence onirique, qui double les refus d’évoquer sa mère d’origine juive ou la Saint-Barthélemy, où le rêve et le vivant s’impriment finalement en creux dans l’écriture quotidienne. Le voyage vers Rome s’esquisse dès lors comme l’ultime point de fuite vers l’altérité et le mouvement du désir.

En insufflant cette exigence clinique dès son ouverture, l’ouvrage démontre avec force, au fil des contributions qui lui succèdent, que la psychanalyse prend leçons de la littérature “parce que l’artiste toujours nous précède” (Lacan), pour éclairer la modernité subjective. Ce recueil s’impose ainsi comme une référence incontournable pour rappeler, avec Montaigne et Freud, que « nos désirs rajeunissent sans cesse ».

Voici les contributions de nos auteurs :

De la discorde intime aux figures de la transmission

La première partie de la réflexion s’attache aux dynamiques transférentielles et aux achoppements du lien. Monique PONCET (« Une animosité mise au travail », p. 27-31) explore la face d’ombre et les tensions pulsionnelles inhérentes au processus créateur, tandis que Denise SAUGET (« De l’un à l’autre », p. 33-46) interroge la logique de l’altérité et le passage du singulier à l’universel chez Montaigne. La question essentielle de l’après-coup et de la filiation intellectuelle est portée par Isabelle MAURY (« Marie de Gournay, identification à Montaigne et transmission », p. 49-58), qui met en lumière la place de la « fille d’alliance » dans la survie textuelle des Essais. Enfin, Jean-Jacques LECONTE (« Montaigne parmi nous », p. 61-63) réactualise la présence du philosophe en montrant la résonance contemporaine de sa parole.

Miroirs de la modernité, deuils et traumas

Le volume resserre ensuite sa focale sur la genèse du sujet moderne et l’expérience de la perte. Élisabeth GONTIER (« Michel Eyquem au miroir de Montaigne ou la naissance du sujet moderne », p. 65-67) déplie le clivage identitaire et le passage du patronyme à la construction d’une posture subjective inédite. S’interrogeant sur la portée clinique actuelle de cette œuvre, Monique ZERBIB (« Montaigne aujourd’hui ? », p. 79-85) ouvre la voie à l’analyse textuelle de la dépression que propose Délia KOHEN (« Le livre de la perte et du deuil », p. 87-89), ressaisissant le texte écrit comme une tentative de border le trou de la perte. Cette fonction de suppléance littéraire face à l’effondrement est prolongée par Françoise AULARD-MACLERC (« À pièces décousues : du trauma à l’écriture », p. 91-103), démontrant comment le morcellement traumatique trouve une forme de suture narrative.

Écriture, inconscient et nouages borroméens

La dernière section de l’ouvrage jette un pont direct entre la lettre montaignienne et les concepts fondamentaux de la psychanalyse. Sous la plume de J. M. (« La très humaine nature de Michel de Montaigne », p. 107-113), c’est la faillibilité et la division du sujet qui sont interrogées, introduisant l’étude de Nicole MILGRAM (« Montaigne et l’inconscient », p. 115-119) sur les manifestations de l’insu dans les méandres du texte.

C’est dans cette même lignée structurale que s’inscrit la contribution de l’auteur de ces lignes, Isabelle BONVALOT (« Montaigne et l’essai : l’écriture comme jointure borroméenne », p. 121-131). Ce chapitre propose un nouage conceptuel rigoureux, avançant l’hypothèse que la pratique même de « l’essai » fait office de fonction de suppléance. À défaut d’un point de capiton classique, l’écriture montaignienne vient ici s’articuler comme une jointure borroméenne maintenant ensemble le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire, empêchant ainsi le sujet mélancolique de sombrer dans la déliaison. L’ouvrage se clôt enfin sur la contribution de Fabienne ANKAOUA (« Le fondement mystique de la loi », p. 133-140), qui vient interroger, dans le sillage de Montaigne et de Pascal, le vide central sur lequel s’édifie l’ordre juridique et symbolique humain.

En laissant entrevoir les coordonnées psychopathologiques et structurales de la douleur montaignienne, Œdipe à Rome : Montaigne et la mélancolie réussit un pari complexe : faire de l’écriture des Essais une véritable clinique en acte. L’hommage rendu dès l’ouverture par Serge SABINUS trouve un écho subtil dans chacune des contributions, qui éclairent comment le sujet peut faire bord au vide par la création textuelle. Ce volume collectif offre aux cliniciens de précieux outils pour penser les suppléances face à l’effondrement, développant de manière lumineuse que là où gît la perte, la lettre peut encore faire jointure.

Isabelle Bonvalot.

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