Annie Franck « Psychanalyse entre mots »

Hermann Editeurs, 2011

Simone Korff Sausse. Psychologue, psychanalyste, membre de la SPP, maître de conférences à l’UFR Sciences Humaines Cliniques à l’Université Paris 7 Diderot. Elle a effectué de nombreux travaux sur l’enfant handicapé et sa famille, et de manière plus générale sur l’approche psychanalytique du handicap, ses représentations individuelles et sociales, ses sources dans les arts et la mythologie.
Ouvrages :(1996) « Le miroir brisé. L’enfant handicapé, sa famille et le psychanalyste », Paris, Calmann-Lévy. Réédité en 2009, Pluriel, Hachette –Littérature. Herrou C. et Korff- Sausse S. (1999) « Intégration collective des jeunes enfants handicapés, Semblables et différents », Toulouse, érès. Réédité en 2006. (2000) « Figures du handicap ». Mythes, arts, littérature, Petite Bibliothèque Payot, 2010. (2006) « Plaidoyer pour l’enfant-roi ». Paris, Hachette-Littératures. (2009), « Eloge des pères », Hachette-Littérature.

Simone Korff Sausse a lu « Psychanalyse entre mots »

Ce livre fait suite au précédent ouvrage d’Annie Franck, psychanalyste membre de la Société Psychanalytique Freudienne, (Beautés et transfert, publié aux éditions Hermann en 2007) et on y retrouve bien le style et les préoccupations de l’auteur, qui en avaient fait la qualité. A nouveau, Annie Franck invite le lecteur à un voyage psychanalytique avec des patients « hors norme », qu’elle refuse d’ailleurs de ranger dans une catégorie psychopathologique, et dont elle ne veut pas faire des « études de cas », mais dont on peut dire quand même qu’ils ne relèvent pas des structures névrotiques classiques.

Patients suspendus au dessus du chaos et du vide, qui instaurent des modalités transférentielles insolites, au bord du corps, de la représentation et de la parole, entre les images, les blancs et les traces. C’est une clinique des traces effacées, des vestiges disparus. Comme le dit Saint John Perse cité par l’auteur : « …choses peu narrables, et de nous seules mi-perçues ».

Voyage, où l’on voit l’analyste s’éloigner du modèle classique du processus transférentiel/contre-transférentiel et de l’interprétation, pour s’engager dans un cheminement analytique très personnel, où le transfert prend appui sur toutes sortes de médiations. En effet, Annie Franck n’hésite pas à proposer au patient, saisi par une dissolution annihilante, des références artistiques, poètes, oeuvres d’art  qui viennent relancer sa pensée en apportant les métaphores partageables. Parmi ces poètes qui jalonnent l’ouvrage, c’est Rilke qui revient le plus souvent et qui semble au plus près des vécus des patients. Annie Franck met en résonance de manière très convaincante, les propos de ses patients avec des phrases de Rilke. C’est d’ailleurs l’occasion pour le lecteur, avec ces citations bien choisies, venant à point nommé, de redécouvrir la force et la beauté du texte rilkien. Avec certains de mes patients, j’ai développé ce que j’ai appelé une « empathie esthétisante »(1), sur le modèle de l’empathie métaphorisante de Leibovici, où l’expérience esthétique vient nourrir le processus psychanalytique.

L’écriture si poétique d’Annie Franck n’est pas de celle qui transmet un savoir constitué, mais suscite chez le lecteur toutes sortes d’associations. Ainsi je me suis sentie en affinité sur bien des points, même si mes référentiels ne sont pas tout à fait les mêmes. J’étais frappée ainsi de voir apparaître plusieurs fois le terme d’intuition, qui est une notion dont Bion a fait un concept avec le néologisme « intuit », auquel l’analyste aura recours, quand les outils habituels –  langage et perceptions – ne suffisent pas à appréhender l’expérience psychique. Comment écouter quelque chose qui ne peut ni se dire, ni se rendre par les perceptions ? C’est de cela que témoigne la clinique d’Annie Franck. Un autre mot qui revient dans l’approche de l’auteur est le tissage. Or ce mot-là aussi a été développé récemment par des psychanalystes post-kleiniens, Johan Norman et Björn Salomonsson, le « tissage des pensées », qui en ont fait un véritable outil pour l’écoute dans les groupes de  supervision.

Le travail contre-transférentiel de l’analyste, lors de ces rencontres parfois sidérantes, va puiser dans ses propres ressources : rêveries (on pense ici à la capacité de rêverie de la mère de W. R. Bion), émotions, réveils des propres vulnérabilités et sensibilités de l’analyste, résonances à des œuvres artistiques ou des lectures, qui permettent des traductions successives, pour ramener la souffrance du patient – indicible et impensable – vers un partage possible. Annie Franck, qui s’inspire surtout de la pensée de Piera Aulagnier, rejoint là l’idée de l’expérience émotionnelle partagée qui pour Bion constitue le fondement de la construction psychique et du processus psychanalytique. Or il y a bien des affinités entre ces deux auteurs, qui ne se sont jamais rencontrés, mais qu’il serait intéressant d’étudier de plus près.

Mais s’agit-il de traduction ? Dans un travail sur le contre-transfert avec un patient atteint d’une déficience mentale, dont les propos sont souvent incompréhensibles(2), j’ai pensé que le terme de traduction n’était pas pertinent, car il ne s’agit pas de passer d’une langue à l’autre, lorsque ce qui est à entendre est en partie de l’ordre du non verbal. Je me suis alors posé les mêmes questions qu’Annie Franck : « Quelle strate de nous-même écoute dans cette séance-là ? Dans quelle part de nous-même sommes-nous convoqués ? » Telle est dans ces cas la tâche insolite de l’analyste. Tâche impossible ? Peut-être pas tant que ça. Klee a bien dit que l’objectif de la peinture était de rendre visible l’invisible. Dans le modèle de Bion, il s’agit de rendre pensable l’impensable. Ou je dirais plutôt l’impensé, car l’impensé se donne à penser, selon la célèbre formule de Bion, que les pensées sont antérieures au penseur. Pensées sauvages en quête d’un contenant qui pourra les penser.

Ensuite, il y a eu de grandes avancées de la psychanalyse pour approcher cette communication primitive, en partie grâce aux nouveaux champs cliniques où se sont aventurés les cliniciens, ceux des autistes, des patients somatiques, de la clinique du trauma. Ces cliniques de l’extrême obligent à aller au-delà des zones psychiques connues et déjà explorées, afin de défricher de nouveaux terrains. A explorer ces terres inconnues, les outils habituels n’ont pas suffi. «  L’analyste doit se servir d’instruments qui sont modifiés par l’existence même des circonstances qu’ils ont pour fonction d’étudier », écrit Bion(3).

Chez Annie Franck, le silence est un thème qui revient de manière récurrente au fil des pages et des récits cliniques. Silence que l’analyste accepte de partager, car toute parole pourrait être violente et intrusive. Sur ce point, il me semble qu’Annie Franck est très prudente, trop prudente peut-être, en pensant qu’une interprétation pourrait être destructrice. Avec Henry, « les silences, interrompus d’exceptionnelles et énigmatiques paroles commandent impérieusement un silence en retour. Le rompre ferait violence au transfert. » C’est parfois comme si Annie Franck reculait devant l’épouvante des mots. Personnellement, j’aurais une attitude plus en rapport avec les techniques actives de Ferenczi qui pensait qu’avec des patients aussi atteints par des traumatismes précoces, il fallait aller au-devant de ce que le patient ne peut amener, mais toujours au moyen d’une réactualisation du trauma dans le cadre transférentiel. Ces patients apparaissent comme des enfants désespérément seuls, ce qu’ils reproduisent dans le transfert en projetant sur l’analyste non seulement l’absence d’un objet réflexif, mais la présence d’un objet non-réflexif. C’est la raison pour laquelle, me semble-t-il, l’analyste est amené à prendre des positions plus réflexives, sans toutefois glisser vers la pente périlleuse de la réparation. Mais la réflexivité se manifeste de mille manières, comme les propositions de lectures par exemple qu’Annie Franck offre à son patient.

Chez Thibaud, la dissolution se transforme en sentiment de tristesse, mais le silence ne se transforme pas en mots, face à une figure de père particulièrement redoutable, pervers et tyrannique, évoquant un système totalitaire. Lorsque cette figure paternelle perverse peut enfin être cernée, ce qui prend toujours un temps considérable comme on sait, les questions surgissent et s’effacent aussitôt. Comment se débarrasser de cet envahisseur intériorisé ? Question posée déjà par Racamier avec le pervers narcissique. D’après mon expérience, c’est à l’analyste de donner forme aux questions, de faire en sorte qu’elles ne se désagrègent pas et de permettre au patient de résister à l’occupant, comme le dit Annie Franck. On voit alors comment un travail d’interprétation inhabituel et original permet à la longue à Thibaud d’ « expulser le barbare intime ».

Dans son dernier chapitre, « Des empreintes charnelles », Annie Franck s’appuie sur les récits de Jorge Semprun et Aharon Appelfeld pour montrer la prégnance des traces charnelles sur toute autre forme d’inscription, telle qu’elle l’a rencontrée chez certains de ses patients. Comment faire place à la résurgence inopinée de l’originaire qu’elle réfère au pictogramme de Piera Aulagnier, cette sorte de langage d’avant les mots, d’avant même les images, qui initie l’activité psychique ?

Mais ce qu’on retient de la lecture de l’ouvrage d’Annie Franck, c’est sa très grande qualité d’écriture. Pour moi, ce livre est un exemple d’une écriture de la psychanalyse qui relève vraiment d’une écriture poétique.

Simone Korff  Sausse

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(1) Korff-Sausse S. (2012), Fantômes sur le divan, Cliniques méditerranéennes, à paraître en 2012

(2) Korff-Sausse S. (2006), Contre-transfert, cliniques de l’extrême et esthétique, Rev. Franç. Psychanal., 2/2006, pp.507-520.

(3) Bion W.R. (1962), Aux sources de l’expérience, Paris, PUF 1979

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