Patricia Janody | L’odeur de Mayotte

Une clinique des frontières.

Epel Editions, 2022

Article rédigé par : Catherine Perret

De livre en livre, Patricia Janody explore les « zones » que son métier de clinicienne, psychiatre et psychanalyste, l’ont amenée à découvrir aux marges des pratiques instituées. La zone qu’elle aborde dans l’odeur de Mayotte, ce sont les frontières que la géopolitique post-coloniale a (re) créées dans les Îles Comores après que Mayotte se soit désolidarisée de ses îles sœurs en choisissant le rattachement à la France, là où celles-ci, suite au référendum de 1994, avaient voté pour l’indépendance. Depuis, et parallèlement à la progressive départementalisation de Mayotte, l’imposition du visa Balladur, autrement dit l’obligation pour les habitants de ces îles devenues soudain étrangères de produire un visa pour accéder aux services de soins installés à Mayotte, pour y travailler ou pour s’y installer, a tué proportionnellement dans l’archipel plus que partout ailleurs dans le monde.

Avec ce livre, Patricia Janody inaugure un genre nouveau. Elle compose un récit de voyage clinique à partir de trois séjours qu’elle a effectués à Mayotte entre 2005 et 2010 dans le cadre d’un dispensaire qui, autonome encore en 2005, sera progressivement délocalisé dans un service hospitalier dépendant de la métropole. Le contexte dont elle part pour analyser les expériences cliniques qu’elle a partagées avec ses collègues comoriens est le minage insidieux mais implacable de leur travail collectif depuis l’inféodation du dispensaire à une bureaucratie qui là, comme ici, ignore tout des conditions de possibilités de leurs pratiques cliniques.

C’est donc sur le fond d’une double crise que Patricia Janody décrit ses séjours successifs dans une île d’autant plus difficile à connaître que les colonisations successives, au cours d’une histoire plus que millénaire, engage autant de récits que de parties en présence. Suggérant sans dire, différant l’interprétation, restant au plus près des noms, et de leur intraductibilité, pour autant que cette clinique est étroitement dépendante du travail des interprètes qui lui retransmettent les dits des patients, Janody tient une position dont la force est de ne céder ni à la tentation que pourrait éprouver la psychiatre éprouvée de recourir aux formules diagnostiques de la psychiatrie occidentale, ni aux  préjugés culturalisants d’une ethnopsychiatrie souvent prompte à oublier que les sciences occidentales de la psychè ne sont pas moins « ethniques » que celles des habitants des Comores, ni au traitement de la violence coloniale et post-coloniale en termes de « trauma », concept qui, coupé de ses bases théoriques, est devenu le fourre-tout permettant aux cliniciens de passer outre les bases de la pratique analytique,  à savoir l’analyse du symptôme tel qu’il se construit dans le transfert.

Parmi les multiples aspects de son livre, j’en retiendrai deux. Le premier tient dans une image : celle du tabouret bancal où Patricia Janody commence ses consultations en 2005, bien loin du fauteuil de l’analyste parisienne. Elle dit ainsi que seule une approche analytique rigoureuse, la destitution du savoir qu’elle suppose, peut permettre que, dans cette situation si particulière où elle se trouve (blanche, française, et psychiatre), et dans l’obscurité d’une situation où de fait elle ne comprend rien, la formation d’un lien s’opère sous la forme du symptôme, délire inclus. En ce sens, L’odeur de Mayotte nous renvoie à l’actualité potentielle de la clinique analytique dans un contexte post-colonial que nous sommes de plus en plus amenés à assumer dans nos cabinets parisiens non moins qu’à Mayotte. C’est un livre qui nous confronte à l’histoire encore non écrite qui est la nôtre, et à des situations transférentielles très peu théorisées mais dont il est aujourd’hui urgent d’élaborer le caractère épineux jusque dans une clinique supposément « ordinaire ».

Le second de ces aspects concerne la manière dont, dans les situations décrites par Patricia Janody, l’articulation entre le transfert des patients et le transfert de travail au sein de l’équipe se fait par la médiation de l’interprète ou des traductrices, qui prennent ici la place de ce que la critique institutionnelle aurait nommé « l’analyseur ». Faut-il pousser l’interprétation jusqu’à parler ici d’un jeu de furet  où la place même de l’analyste peut changer de mains ? Patricia Janody le réfuterait peut-être. C’est pourtant l’une des pistes qu’ouvre son travail en racontant comment, dans les situations d’urgence que connaissent les services psychiatriques, ce tissage du transfert à plusieurs, entre deux ou parfois trois langues, et indépendamment des statuts de chacun·econtribue à faire de l’institution un espace biface où ces mêmes murs qui enferment peuvent également protéger. Est-ce à dire qu’une clinique éclairée par la Psychothérapie institutionnelle et le désaliénisme comme l’est celle de Patricia Janody pourrait, dans ce contexte, ouvrir ce qu’elle appelle « un écart vivant » au cœur d’un système où la ségrégation incarnée par les murs de l’Hôpitalne peut pas ne pas renvoyer, fût-ce métonymiquement, aux barbelés et aux grillages de la condition postcoloniale ?

Une psychiatre instruite de ce que Foucault appelait « le pouvoir psychiatrique » ne saurait probablement aller jusque-là.Pourtant, en ouvrant son livre sur une citation de Jean Rouch à propos de la « grande politique des petits projets », Patricia Janody invite la lectrice, le lecteur à se poser la question de savoir si une telle politique, toute fondée qu’elle soit sur le tâtonnement analytique,  peut se passer d’une interrogation sur ses fondements épistémologiques, et plus particulièrement anthropologiques ? En évacuant l’intérêt, dans ce contexte, des tradimédecines, et l’hypothèse que la cure puisse y opèrer comme un rituel, Patricia Janody récuse cette piste, certes glissante.  N’est ce pourtant pas au prix de telles questions qu’une clinique aussi inventive et subtile qu’elle soit peut penser son potentiel proprement politique ?En demeurant sur le bord des hypothèses ouvertes par son livre, Patricia Janody a décidé de le laisser ouvert aux vents des rencontres, des travaux en courset des explorations à venir. C’est ce qui fera sa portée, d’ores et déjà incontestable.

Catherine Perret, philosophe, psychanalyste.

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